Cet article est également disponible en anglais.

Les villes hébergent plus de la moitié de la population mondiale et représentent 80% de la production économique mondiale.1 Elles ouvrent la voie en tant que pionnières sur les questions de durabilité, en développant des solutions innovantes pour les défis environnementaux, sociaux et économiques. Une meilleure connaissance des conditions locales spécifiques permet de développer et de promouvoir des solutions adaptées au contexte et qui sont plus susceptibles de trouver un écho auprès des citoyens, et d'avoir ainsi plus d'impact. Les villes jouent un rôle fondamental dans la réalisation des ODD, et des alliances entre villes voient régulièrement le jour. Le partenariat entre Bruges en Belgique et Ebolowa au Cameroun met en évidence le potentiel de synergies entre l'hémisphère sud et l'hémisphère nord.

Par le biais de politiques et d'instruments de financement tels que la stratégie en faveur de l'aide pour le commerce (APC) et le plan d'investissement extérieur (PIE) de l'UE2, l'Union européenne cherche à soutenir les pays partenaires souvent confrontés à des contraintes internes qui les empêchent d'accéder aux avantages économiques de l'expansion commerciale. De plus, des initiatives de l'UE telles que le Prix des villes de l'UE pour un commerce équitable et éthique se concentrent sur la sensibilisation des citoyens européens aux réalités du commerce extérieur et au rôle que jouent les décisions d'achat pour favoriser un meilleur commerce.

Bruges et Ebolowa pour une chaîne de valeur du chocolat plus durable

Le marché du chocolat est dominé par un petit nombre de grandes entreprises, avec plus de 50 millions de personnes dépendantes de la production de cacao dans le monde. De nos jours, les producteurs de cacao ne touchent que 6% du prix payé par les consommateurs pour leur tablette de chocolat, contre 16% dans les années 1980. Selon le baromètre du cacao, un producteur de cacao ne gagne que 0,85 USD par jour, et la pauvreté des agriculteurs a des répercussions sur le travail des enfants et la déforestation.

Dans ce contexte, la ville de Bruges en Belgique et la ville d'Ebolowa au Cameroun ont convenu d'une coopération de commerce équitable dans le but de promouvoir une chaîne de chocolat plus durable. Avec sa signature en 2020 pour une durée de cinq ans, l'alliance s'est fixée des objectifs ambitieux pour l'avenir et a porté ses fruits en illustrant le potentiel des initiatives de la ville. Mais comment ce partenariat a-t-il fonctionné jusqu'à présent, et quelles leçons peut-on en tirer pour d'autres collaborations potentielles entre villes?

 

1. Lancer la collaboration avec un dénominateur commun

Identifier un partenaire partageant les mêmes idées et s'entendre sur un cadre commun qui guidera et éclairera la stratégie, mais aussi les activités prévues, ont été à la base de cet accord. Depuis 2008, Bruges est une ville du commerce équitable qui promeut le commerce équitable dans les écoles, les entreprises, les magasins et les restaurants.3 En adaptant le pacte de politique alimentaire urbaine de Milan et en participant au projet européen «Food Smart Cities for Development» financé dans le cadre du programme européen d'éducation et de sensibilisation au développement (DEAR), Bruges a élaboré une stratégie alimentaire durable ascendante. Elle s'est traduite par la création de Food Lab Bruges, une plateforme où se réunissent les acteurs locaux de l'alimentation et dont le comité de pilotage est chargé d'élaborer la politique alimentaire. De plus, pour célébrer son 10e anniversaire en tant que ville du commerce équitable, Bruges a développé son propre chocolat de ville du commerce équitable, «Sjokla».  De même, Ebolowa, réputée pour son cacao, est également une ville du commerce équitable. L'école d'agriculture de la ville, le Collège Régional d'Agriculture, a déjà travaillé avec Nantes Terres Atlantique autour des principes du commerce équitable, et Ebolowa a également son propre chocolat de ville, «Keka Wongan».

Les deux villes ont placé les ODD comme principes directeurs de leur politique locale et de leur plan stratégique pluriannuel. Naturellement, leur coopération de commerce équitable suit le même exemple. Comme le mentionne Olivier Onguene Ntonga, Coordinateur national ville du commerce équitable du Cameroun et interlocuteur pour la Ville d'Ebolowa, «Ebolowa a mis en avant la culture du cacao comme produit principal de son agriculture. Elle peut être facilement liée à la ville de Bruges, dont le chocolat est l'un des produits phares. Le lien et le but du partenariat allaient de soi, car cette approche entre dans le cadre des villes du commerce équitable.» Toutefois, la synergie serait inexistante si elle n'était pas soutenue politiquement, comme l'explique Olivier Onguene Ntonga: «La volonté politique est un déterminant essentiel de la réussite du partenariat. Elle a été démontrée par l'implication personnelle du maire de Bruges depuis le premier contact entre les partenaires, puis par sa visite à Ebolowa pour explorer les possibilités et les objectifs d'une collaboration.»

2. Construire une stratégie agile et axée sur les données en s'attachant au suivi et à l'évaluation

La recherche, le suivi et l'adaptabilité ont été des aspects clés du plan d'action. Les deux villes ont analysé et segmenté leurs groupes cibles parmi les acteurs de la chaîne d'approvisionnement, Ebolowa se concentrant sur la production de cacao et Bruges ciblant la production de chocolat. Disposant d'un traceur sur place, les deux villes ont réussi à identifier les besoins des parties prenantes, à évaluer les progrès réalisés tout au long de la synergie et à réajuster les objectifs et les priorités si nécessaire. Selon Nele Brewaeys, coordinatrice du partenariat mondial Bruges-Ebolowa pour la ville de Bruges, «il était très important de connaître le fonctionnement de l'industrie locale du chocolat, ce que les acteurs de la chaîne d'approvisionnement savent et pensent du chocolat durable; s'ils vendent du chocolat durable dans leurs magasins ou s'ils en font la promotion auprès de leurs clients.» Pour répondre à ce besoin, la ville de Bruges a travaillé avec des étudiants en marketing de Howest, Hogeschool West-Vlaanderen, pour mener une étude de marché sur le comportement d'achat de chocolat des habitants de Bruges. «Avec les résultats de deux enquêtes, la ville a développé une stratégie de communication sur mesure qui constitue une bonne base pour avancer en direction de notre objectif: devenir une ville du chocolat équitable», explique Nele Brewaeys.

Les difficultés à venir doivent être anticipées au moment du processus d'élaboration de la stratégie. Par conséquent, la préparation et l'agilité ont été cruciales. Comme l'explique Olivier Onguene Ntonga, «la première difficulté a été d'initier une coopération décentralisée entre deux villes sur le thème du commerce équitable sans réelle référence sur laquelle s'appuyer. Si certaines villes d'Afrique ont une expérience de coopération sur des questions institutionnelles (ex: renforcement des capacités), notre action devait s'appuyer sur le travail des producteurs et des fabricants de chocolat. Pour surmonter cette difficulté, nous nous sommes fixés des objectifs à court et moyen terme qui nous ont permis dès le départ d'expliquer, de communiquer et d'impliquer nos producteurs de cacao en tant que principaux bénéficiaires de la coopération; puis de connaitre leurs besoins prioritaires, et d'élaborer notre plan d'action en fonction des priorités du territoire et non de la municipalité.»

Enfin, fixer des objectifs trop ambitieux peut être contre-productif; avoir des objectifs intermédiaires peut, sans doute, se révéler être une approche plus appropriée. Nele Brewaeys recommande de «toujours vérifier la faisabilité de vos ambitions en tant que gouvernement local avec les parties prenantes avec lesquelles vous travaillez et de cocréer le bon environnement pour atteindre l'objectif supérieur. Dans notre cas, les objectifs supérieurs sont de fabriquer du «Sjokla» avec du cacao produit à Ebolowa, de rendre les chocolateries de Bruges plus durables et de renforcer les coopératives dans leur production et leur organisation».

3. Repérer les lacunes dans toute la chaîne d'approvisionnement et renforcer les capacités

En lien avec ce qui précède, le renforcement des capacités a été au cœur du partenariat Ebolowa-Bruges. Suite à une analyse SWOT en 20204, Ebolowa s'est efforcé d'accroître la sensibilisation et la capacité de production de cacao durable, car les deux semblaient être faibles parmi les parties prenantes locales. Pour y remédier, la ville a organisé des activités de formation pour les coopératives. Ces initiatives comprenaient l'échange de connaissances avec des coopératives d'autres régions telles qu'Obala, au Cameroun, qui ont de l'expérience dans des domaines tels que le séchage, la fermentation et l'exportation vers l'UE.

De son côté, Bruges a travaillé au renforcement de capacités des chocolatiers locaux. La Guilde des chocolatiers brugeois est un Conseil dédié au chocolat, servant de plateforme pour les consultations et la prise de décision. La ville de Bruges a également travaillé sur une charte du chocolat local avec des critères pour le secteur du chocolat local. Les chocolatiers qui produisent et vendent du chocolat durable obtiennent le label de qualité «Bruges, ville du chocolat équitable». La ville de Bruges en fait ensuite la promotion auprès des visiteurs et des habitants de la ville.

4. Appliquer une approche multipartite inclusive

La participation des acteurs locaux (producteurs, artisans, écoles, etc.) est un élément essentiel d'un processus de coopération décentralisée. Selon Olivier Onguene Ntonga «l'implication des coopératives agricoles d'Ebolowa, mais aussi des écoles, comme le Collège Régional d'Agriculture, dès le début de notre partenariat avec Bruges nous a permis de connaître les domaines prioritaires dans lesquels il fallait travailler. La ville seule en tant que gouvernement local ne peut pas mener un processus de changement sans l’implication de ces dernières, qui ont des capacités techniques et pratiques sur différents aspects de la gestion territoriale. Aujourd'hui, les acteurs savent qu'ils sont parties prenantes de notre coopération.»

À Ebolowa, les femmes ont énormément contribué au processus de coopération par leurs compétences et leur savoir-faire. Elles ont contribué à amplifier l'identité de la ville en termes de quantité et de qualité des produits élaborés avec des matières premières locales. La même chose s'applique à Bruges qui a également mis en pratique le principe du recours à une approche multipartite pour la réalisation du commerce équitable. Nele Brewaeys confirme: «rester connecté avec les parties prenantes et les impliquer aux différents niveaux du processus.»

Surmonter les difficultés et planifier l'avenir

Malgré les difficultés qui sont inévitablement apparues (par exemple la COVID-19, les défis culturels et linguistiques) ainsi que les obstacles financiers ou fiscaux rencontrés (par exemple, manque de fonds suffisants et d'incitations économiques pour les exportations de biens du commerce équitable), l'alliance a déjà des plans pour les années à venir. Les deux villes étendront leur engagement aux initiatives d'échange de connaissances, au renforcement des capacités des parties prenantes locales et au maintien de leur marque de ville du commerce équitable. Plus précisément, la ville d'Ebolowa vise à renforcer davantage la structure des coopératives, à investir davantage dans l'économie circulaire et à renforcer son accès aux marchés en-dehors du Cameroun. Enfin, Bruges continuera à se concentrer sur la signature de la charte du chocolat local avec les chocolatiers, en produisant «Sjokla», le chocolat de la ville, avec des fèves de cacao d'Ebolowa; sur la collaboration avec des ONG et sur l'orientation des syndicats pour sensibiliser au chocolat durable; et sur l'élargissement de son réseau de partenaires. Selon Nele Brewaeys, «en tant que gouvernement local, notre rôle est de faciliter les processus de cocréation, d'informer nos citoyens et visiteurs et de partager les bonnes pratiques dans les réseaux d'apprentissage.» Quant à «Sjokla», elle ajoute: «Toutes les facettes du projet, y compris la conception, la production, la certification, la communication et la vente, peuvent être réalisées dans d'autres villes. Ces villes peuvent mettre en œuvre une politique alimentaire durable; développer un produit de marketing de la ville; faire face à un impact négatif du tourisme sur leur économie; et trouver un lien direct avec le secteur privé, des ONG ou un gouvernement local dans le sud.»

 

Cliquez sur le bouton de lecture ci-dessous pour regarder notre vidéo sur l'Alliance du commerce équitable de Bruges et Ebolowa pour une chaîne de chocolat durable.

 

Avez-vous été impliqué dans des alliances entre villes pour le commerce équitable? Quelle approche a-t-elle été mise en œuvre?

Avez-vous rencontré des difficultés et comment les avez-vous surmontées?

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Ressources

 

Crédit: Vidéo © Capacity4dev | Photo © Ville de Bruges, Nele Brewaeys, 2018-2021

 

1 Pour plus d'informations, voir l' analyse de la Banque mondiale.

2 Le plan d'investissement extérieur de l'UE (PIE) a introduit un changement de paradigme vers une aide au développement basée sur l'effet de levier avec les pays partenaires de l'UE en Afrique et dans le voisinage de l'UE, et fournit le cadre d'une mobilisation massive des investissements privés.

3 Avec plus de 60 chocolatiers et chocolateries, la ville est l'une des capitales européennes du chocolat.

4 L'analyse SWOT a été menée par des étudiants de l'école de formation d'Ebolowa pour les spécialistes de la coopération.

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