Excellences,
Mesdames, Messieurs,
je n'aurai pas la prétention, devant un public aussi éclairé que le
vôtre, de tenir des propos définitifs sur ce "nouvel ordre mondial" que
le Président Bush avait évoqué en septembre 90, en pleine crise du Golfe.
Certains, évoquant la fin de l'histoire, semblent considérer que ce
nouvel ordre est déjà réalité ; d'autres au contraire le relèguent au
rang des illusions et préfèrent parler de "nouveau désordre mondial".
Mais c'est négliger, dans les deux cas, le temps nécessaire au dessin du
nouveau système international, après 40 années de glaciation.
L'ancien monde était structuré autour de deux forces d'intégration:
l'idéologie, mais aussi la dissuasion nucléaire. Le nouveau monde est à
la recherche d'autres cadres, d'autres règles du jeu. Les choses
deviennent plus incertaines, maintenant que l'évolution est à nouveau
ouverte ; mais ces incertitudes ne doivent pas conduire à un pessimisme
trop hâtif, car ce monde en mouvement, même chaotique, nous ouvre à
nouveau les portes d'un espoir auquel les antagonismes de la guerre
froide ne laissaient guère de place.
UNE INTERDEPENDANCE CROISSANTE: PROBLEMES ET INTERROGATIONS
L'interdépendance des nations nous paraît aujourd'hui inéluctable, encore
doit-elle être ordonnée ; elle est déjà réalité, mais nous n'en avons pas
encore tiré toutes les conséquences pour être en mesure de concevoir les
principes et les règles d'un nouvel ordre mondial. Peut-être, tout
simplement, parce que nous ne sommes qu'au début d'une évolution. Mais
les événements n'attendent pas et nous pressent de trouver des réponses.
Parler de l'interdépendance des économies nationales est devenu une
banalité. Vous en connaissez les principales manifestations:
accroissement considérable du commerce international, supérieur à celui
de la production ; intégration des marchés financiers, favorisée par la
révolution des technologies de l'information et la dérégulation ;
internationalisation des stratégies d'entreprises, avec une croissance
des investissements directs à l'étranger de 34% par an dans les années 80
et un commerce intra-firmes qui représente plus de 40% du commerce
mondial. Aujourd'hui, certains économistes évoquent le passage à une
étape nouvelle, qualitativement différente: celle de la constitution d'un
marché global unique. Les signes en sont multiples et, pour le
consommateur, la carte universelle de paiement en est l'un des symboles.
La mondialisation des problèmes est une tendance de fond tout aussi
incontestable, qui gomme les frontières et appelle une approche commune.
Nous avons tous conscience que le monde développé dépend de la
coopération de nombre de pays du Tiers-Monde pour certains paramètres qui
dominent l'agenda politique et ont pour noms: pression démographique,
dégradation de l'environnement, prolifération nucléaire et surarmement,
trafic de drogue, criminalité organisée ou SIDA.
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La diffusion planétaire de l'information permet une circulation rapide
des idées, un rapprochement des opinions publiques au point que semble
naître une sorte de conscience universelle. Bien sûr, les oppresseurs
continuent à opprimer, les persécutés à fuir, les frontières à se
multiplier d'un côté quand elles s'ouvrent de l'autre. Mais l'ignorance
et l'indifférence, l'hypocrisie et l'impunité sont devenues plus
difficiles. La passivité internationale face aux atteintes aux droits de
l'homme ne pourra plus prendre longtemps prétexte du caractère intangible
et inviolable de la souveraineté nationale. Vous le constatez dans les
débats actuels, le devoir d'assistance aux peuples en danger de mort est
à l'ordre du jour et pourrait bien passer, malgré les difficultés de mise
en oeuvre, dans l'ordre juridique.
A cette vision relativement optimiste, on opposera aisément une autre
image, qui met l'accent sur les limites, les ambiguïtés, la fragilité des
mouvements bien connus que je viens de décrire.
Limites, ne serait-ce que parce que l'intégration des économies vaut
surtout pour les pays qui constituent ce qu'on appelle la triade. Or,
celle-ci ne représente que 13,50% de la population mondiale même si elle
assure pour le moment les deux tiers de la production mondiale. Au
scénario de l'intégration, certains opposent celui de la fragmentation en
évoquant la situation d'une partie du monde en développement où la
transition démographique tarde à se manifester, où la logique du
rattrapage économique est en panne, où les idéologies de rupture sont
loin d'être enterrées. A l'heure où l'on parle tant du "village
planétaire", n'y a-t-il pas un paradoxe à voir une partie du Sud sembler
presque sortir de l'histoire, se refermant sur elle-même, hostile à toute
pénétration étrangère ?
Limites aussi à la naissance de ce que j'ai appelé la "conscience
universelle". La vitesse de circulation des informations, le
développement de l'économie ouverte, l'extension de la démocratie
n'empêchent pas, loin de là, des cheminements très différents: la montée
des intégrismes en est l'exemple le plus frappant.
C'est que le rythme rapide de mondialisation de l'économie est aussi
facteur d'angoisse pour des peuples qui veulent dans le même temps
renforcer leur sentiment d'appartenance aux collectivités qui leur sont
proches, sur lesquelles ils ont prise. Dans des cas extrêmes, nous le
voyons aujourd'hui, des revendications peuvent ressurgir qui dressent les
uns contre les autres des peuples qui ont pourtant longtemps vécu
ensemble - et c'est là une question redoutable puisque le droit à
l'autodétermination reste un principe essentiel, aujourd'hui dans
l'affranchissement du joug communiste comme hier dans les années de
décolonisation.
Ajoutons, pour être bref, que l'intégration des économies, si elle n'est
pas accompagnée d'une forte volonté politique, ne suffit pas au
renforcement des institutions internationales - et moins encore à
l'élaboration de certaines formes de gouvernement mondial. Alors nous
comprenons pourquoi, si un nouvel ordre mondial apparaît clairement
nécessaire, notre époque reste marquée par des tâtonnements, des erreurs
- les plus sévères diront une impuissance à affronter des défis désormais
mondiaux.
Il nous faut, pour résister aux forces de la fragmentation, du
protectionnisme et de l'exclusion, passer du seul constat de
l'interdépendance à la gestion de celle-ci, en vue d'objectifs et selon
des règles acceptés en commun. La Communauté européenne, née dans un
contexte très différent, fait d'hostilité et d'incompréhension, peut-elle
fournir aujourd'hui des lignes de référence pour l'élaboration de ce
nouvel ordre ?
L'APPORT DE LA COMMUNAUTE EUROPEENNE
Elle est sans doute la plus longue expérience de gestion des
interdépendances, dans un cadre commun et sans hégémonie d'une nation -
une expérience qui a ses limites, mais qui reste vivante et continue de
s'enrichir. A ce titre, elle vaut certainement d'être observée lorsqu'on
parle de nouvel ordre mondial, même si les principes qui la gouvernent ne
sont pas toujours reproductibles.
Ecartons d'emblée une objection que certains ont longtemps jugée majeure,
mais qui ne résiste plus guère à l'analyse: c'est l'image de la
Communauté européenne comme bloc économique, comme forteresse. Au
contraire des tentatives d'autosuffisance régionale des années 30, la
Communauté européenne s'est avérée depuis longtemps un facteur
d'expansion du commerce international, et même de plus grande
libéralisation de celui-ci. Nos partenaires sont progressivement gagnés
à l'idée que l'intégration régionale est un facteur de dynamisme pour
tous et l'expérience européenne en inspire désormais beaucoup - la
récente conclusion des accords entre les Etats-Unis, le Canada et le
Mexique en témoigne.
Cette objection écartée, concentrons-nous sur ce qui me paraît le plus
intéressant pour notre sujet: les principes qui gouvernent la Communauté,
et leur intérêt pour la construction d'un nouvel ordre. Trente cinq ans
après sa création, je crois en effet qu'il n'est pas présomptueux de dire
que la Communauté européenne conserve un petit côté révolutionnaire,
qu'elle reste une sorte de "laboratoire" de la gestion des
interdépendances. Quels sont en effet ces principes ? J'en distinguerai
quatre.
Premier principe, qui avec l'anesthésie de notre mémoire collective peut
sembler bien lointain: l'échange et la coopération entre les peuples. A
l'heure où la haîne, ou simplement l'ignorance et la peur de l'autre,
agitent la partie de l'Europe qui sort de la nuit totalitaire. Ne
minimisons pas notre reconnaissance aux hommes et aux femmes réunis au
Congrès de La Haye, en 1948 - au premier rang desquels Sir Winston
Churchill - qui ont choisi d'aller à l'encontre des idées de revanche, de
la méfiance congénitale entre les peuples. Ils ont su refuser ce que
l'on a pour habitude d'appeler la "paix des vainqueurs", celle de bien
des traîtés d'après-guerre, où le drame de la future guerre est toujours
inscrit dans le règlement de la paix précédente, où l'on cherche à
satisfaire d'abord instincts de puissance et intérêts immédiats. Les
Pères Fondateurs de l'Europe ont su embarquer nos pays dans un engrenage
de solidarités et de coopérations qui semble rendre impossible le retour
aux vieux démons. Nos peuples ont appris à se connaître, à dialoguer, à
s'apprécier ; c'est la clé de tout ; elle n'exclut évidemment pas les
différends et les contentieux, mais la volonté existe, en dernier
ressort, de trouver des compromis positifs.
Deuxième principe: la maîtrise de l'interdépendance économique. Elle
connaît, dans la Communauté, trois visages. D'abord la compétition, qui
stimule. La perspective du marché unique, largement anticipée par les
entreprises, a réveillé des économies nationales qui étaient sur la voie
du déclin relatif ; les mentalités changent, les conditions sont posées
d'une plus grande concurrence, d'une plus grande ouverture sur
l'extérieur. Ensuite la coopération, qui renforce: c'est par exemple la
politique de recherche, qui devra être plus proche de nos entreprises, ce
sont les actions de formation et de reconversion professionnelles dans
les secteurs qui font face à de profondes mutations industrielles, ou
encore le développement des réseaux d'infrastructure. Enfin, la
solidarité, qui rapproche: c'est notamment la politique de cohésion
économique et sociale, qui veut donner à chaque région sa chance et
permet d'enclencher une logique de croissance qui bénéficie à tous.
Compétition, coopération, solidarité: voilà les trois axes indissociables
de l'organisation de l'espace européen, de la gestion des
interdépendances sur le continent. En d'autres termes, un jeu à sommes
positives.
Troisième principe: l'importance du droit, qui permet que les règles du
jeu soient acceptées par tous, évitant ainsi le diktat et l'hégémonie
d'un Etat sur les autres. Chaque pays membre, quelle que soit sa taille
ou sa force, peut dire son mot et apporter sa pierre à l'édifice commun.
La Communauté européenne est une communauté de droit, où la Cour de
Justice joue un rôle essentiel, où l'un des devoirs de la Commission est
précisément de faire appliquer par tous la règle du jeu. D'où la
naissance d'un espace politique assez inclassable, avec des souverainetés
qui sont, selon les cas, limitées, concurrentes ou conjuguées. Et c'est
bien le respect de la règle de droit qui autorise la gestion commune, en
confiance et dans la transparence.
Enfin quatrième principe: la nécessité d'un processus efficace de
décision. C'est l'idée que sans institutions fortes, la seule volonté de
coopérer n'est pas suffisante: il faut que le schéma institutionnel
pousse à une obligation de résultat, c'est-à-dire à la décision et à
l'action. C'est à mes yeux une innovation fondamentale des pères du
Traité du Rome que d'avoir donné à la Communauté une mémoire agissante et
un système de décision permettant de surmonter les limites que
rencontrent souvent les organisations internationales classiques.
Ces quatre principes, qui font la solidité de la Communauté européenne,
sont-ils transposables pour la construction d'un ordre mondial ?
Suffisent-ils à faire de la Communauté un pôle majeur, fort et stable de
cet ordre ? Telles sont les deux questions sur lesquelles je voudrais
terminer mon propos.
Peut-on tirer de l'expérience communautaire, de ce laboratoire dont j'ai
parlé tout à l'heure, des conclusions pour bâtir un nouvel ordre
mondial ? Je répondrai: "oui, mais". Oui, parce qu'en matière
économique et monétaire, l'ordre ainsi créé est incomparablement plus
stable, à l'intérieur, que le précédent. Oui, parce que la discipline
des règles communes pénètre progressivement nos Etats et parce que c'est
la condition indispensable d'une coopération fructueuse.
Mais le schéma ne peut être transposé tel quel. D'abord, parce que les
différences entre les niveaux de développement sont énormes. Ensuite
parce que les civilisations, les conceptions de l'homme, de la nature, de
la société, voire même de la démocratie sont fort diverses. Nous avons,
dans la Communauté, beaucoup en commun de ce point de vue. Ce n'est pas
le cas partout sur notre planète, ne serait-ce que parce que la
démocratie est loin d'être encore notre loi à tous. Enfin, parce que
l'émergence d'institutions bénéficiant de transferts de souveraineté et
habilitées à gérer la coopération ou à réguler les conflits est un
accouchement lent et pénible.
Il suffit pour s'en persuader de se remémorer les affres de la Société
des Nations, dont l'échec avait tant marqué Jean Monnet, ou de mesurer
les progrès réalisés au cours des dernières années par l'Organisation des
Nations-Unies. Mesurons aussi les obstacles qui se dressent encore sur
cette voie. Considérons également la distance qui sépare les espoirs mis
dans la CSCE et les réalisations à ce jour. La voie qui reste à
parcourir pour faire de l'Organisation des nations-Unies une entité plus
forte est encore longue, n'en masquons pas les difficultés. Utilisons
notre expérience, mais avec modestie et humilité.
Quant à la contribution que la Communauté elle-même peut apporter, en
tant que telle, à un nouvel ordre mondial, il me semble qu'on peut la
considérer, pour prendre une analogie végétale, comme un hybride. Une
sorte de produit du croisement entre les gênes d'une puissance et ceux
d'une organisation internationale. J'ai en effet été frappé par
l'émergence progressive de ce double rôle de la Communauté sur la scène
internationale.
D'abord, un ensemble se donnant progressivement les moyens de peser sur
les affaires du monde, à la mesure de ce qui nous unit et des intérêts
communs essentiels entre nos Etats-membres. Je ne doute pas que la
Communauté apporte ainsi une contribution à un ordre mondial plus stable
et plus juste, comme en témoignent les textes des déclarations signés
entre la Communauté et les Etats-Unis en 1990 et avec le Japon en 1991.
Mais aussi rôle de médiation et de recours, si l'on songe aux
bouleversements en Europe centrale et orientale, et au rôle de la
Communauté dans le conflit yougoslave - sur place avec nos observateurs,
dans la conférence de paix aujourd'hui aux côtés des Nations-Unies à
Genève. Instance d'appui, encore, si l'on considère l'imbrication en
matière d'aide humanitaire entre les actions de la Communauté, celles des
organisations non-gouvernementales, et celles des organes dépendant de
l'Organisation des Nations-Unies. Il y a là, je crois, le début d'un
chemin qui mérite réflexion pour l'avenir car nous sommes, ce faisant,
confrontés à une interrogation nouvelle: où commencent, où finissent le
droit et le devoir de ce que l'on appelle l'ingérence ? Peut-être la
Communauté est-elle, plus que d'autres, apte à apporter des réponses non
suspectes à cette question.
Tant il est vrai, Excellence, Mesdames, Messieurs, que la contribution de
la Communauté à un nouvel ordre mondial est, comme la communauté elle-
même, originale: une méthode qui fera référence, une entité qui fera
présence.
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