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Commission européenne - Discours

PRÉSIDENT JEAN-CLAUDE JUNCKER - Discours sur l'état de l'Union 2018

Strasbourg, le 12 septembre 2018

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INTRODUCTION: UNE ARDENTE OBLIGATION D'ACTION ET DE VIGILANCE

 

Monsieur le Président,

Madame la Présidente du Conseil,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Parfois l'Histoire avance avec discrétion et à pas comptés et prend congé rapidement.

Tel est le cas lorsqu'il s'agit de l'action d'une Commission qui ne dispose que d'un mandat de cinq années pour changer définitivement les choses. Mais sur un laps de temps aussi court, on ne peut pas changer définitivement les choses.

La Commission actuelle, comme ses prédécesseurs, est un épisode, un bref moment dans la longue histoire de l'Union européenne. L'heure du bilan définitif de la Commission que je préside n'est pas encore venue.

Donc je ne vous présenterai pas aujourd'hui un bilan de ce que nous avons pu faire au cours des quatre années écoulées.

Au contraire, je vous dis que le travail continue pendant les mois à venir pour faire de l'Union européenne, imparfaite, une Union européennechaque jour plus parfaite.

Il reste des choses à faire et c'est de cela que je voudrais vous parler ce matin.

Pas d'autosatisfaction. Pas de torses bombés. Modestie et travail: voilà l'attitude que la Commission fera sienne, voilà notre agenda pour les mois à venir.

Parfois l'Histoire – l'Histoire au véritable sens du terme – s'invite dans la vie des nations sans préavis et tarde à la quitter.

Tel fut le cas au moment de la Grande Guerre qui, en 1914, a pris le continent par surprise, tellement fut ensoleillée, calme, paisible, optimiste l'année 1913.

En 1913, les Européens s'attendaient à vivre durablement en paix. Et pourtant une guerre fratricide déferla sur l'Europe l'année suivante.

Je fais référence à cette période non pas parce que je croirais que nous serions au seuil d'une nouvelle catastrophe en Europe.

L'Union européenne est garante de paix. Soyons heureux de vivre sur un continent de paix, un continent qui connaît la paix grâce à l'Union européenne.

Respectons donc mieux l'Union européenne, ne salissons pas son image, défendons notre façon d'être et notre façon de vivre.

Disons oui au patriotisme qui n'est pas dirigé contre les autres. Disons non au nationalisme surfait qui rejette et qui déteste les autres, qui détruit, qui cherche des coupables au lieu de chercher des solutions qui nous permettent de mieux vivre ensemble.

Le pacte fondateur de l'Union européenne – plus jamais la guerre – reste une ardente exigence. Une ardente obligation de vigilance qui s'impose chez nous et autour de nous.

 

L'État de notre Union en 2018

DES EFFORTS QUI PORTENT LEURS FRUITS

Mesdames et Messieurs les Députés,

Quel est l'état de l'Union européenne aujourd'hui, en 2018?

Dix ans après Lehman Brothers, l'Europe a largement tourné la page de la crise économique et financière qui nous est venue d'ailleurs et qui nous a frappés d'une façon très souvent brutale.

L'Union européenne a connu une croissance ininterrompue depuis 21 trimestres.

L'emploi reprend des couleurs, avec près de 12 millions d'emplois créés depuis 2014. 12 millions d'emplois, c'est plus que la population de la Belgique.

Jamais autant de personnes – 239 millions d'hommes et de femmes – n'ont été au travail en Europe.

Le chômage des jeunes s'élève à 14,8 %. Ce chiffre reste trop élevé, mais il se situe à son plus bas niveau depuis 2000.

L'investissement est de retour en Europe, grâce notamment à notre Fonds européen pour les investissements stratégiques – que certains, de plus en plus rares, continuent à appeler le Plan Juncker – plan qui a généré 335 milliards d'euros d'investissements publics et privés. Et nous sommes en marche vers les 400 milliards.

Et puis il y a la Grèce. Après des années il faut dire douloureuses, après de graves problèmes sociaux sans précédent, la Grèce a réussi à mener à bien son programme et à se remettre sur pied. Je salue une fois de plus les efforts herculéens du peuple grec, efforts que les autres Européens continuent à sous-estimer. J'ai toujours défendu - et vous le savez - la Grèce, sa dignité, son rôle en Europe et notamment son maintien au sein de la zone euro. J'en reste fier.

L'Europe a aussi réaffirmé son statut de puissance commerciale. La puissance commerciale mondiale qui est la nôtre n'est rien d'autre que la preuve de la nécessité de partager nos souverainetés. L'Union européenne a aujourd'hui des accords commerciaux avec 70 pays. Ensemble, nous représentons 40 % du PIB mondial. Ces accords – je parle des accords commerciaux – très souvent, et souvent à tort, contestés, nous aident à exporter vers les autres parties du monde des normes européennes élevées en matière de sécurité alimentaire, en matière de droits des travailleurs, en matière environnementale, et en matière de droits des consommateurs.

Lorsqu'en juillet dernier, au cœur d'une dangereuse période de tensions internationales, je me suis rendu dans une même semaine à Pékin, Tokyo et Washington, j'ai pu parler, en tant que président de la Commission, au nom du plus grand marché unique au monde. Au nom d'une Union qui compte pour un cinquième de l'économie globale. Au nom d'une Union prête à défendre ses valeurs et à défendre ses intérêts. J'ai représenté l'Europe comme un continent ouvert, mais non pas comme un continent offert.

Fort de l'unité européenne, que j'ai pu exposer en principe et en détail, j'ai pu faire entendre la voix de l'Union européenne pour obtenir des résultats concrets pour nos citoyens et pour nos entreprises.

Unis, nous Européens, sommes, en tant qu'Union, devenus une force incontournable. À Washington, j'ai parlé au nom de l'Europe. Certains décrivent l'accord, l'arrangement que j'ai pu obtenir à l'issue de mes négociations avec le président Trump comme une surprise. Or, il n'y a pas eu de surprise parce qu'à chaque fois que l'Europe parle d'une seule voix, la surprise n'existe pas. Elle peut, si elle veut et si elle parle d'une seule voix, s'imposer aux autres.

L'Europe, là où c'est nécessaire, doit agir comme un seul homme.

 

UNE RESPONSABILITÉ GLOBALE

Nous l'avons prouvé lorsque nous n'avons cessé de défendre l'Accord de Paris sur le climat, parce que nous, Européens, nous voulons laisser aux prochaines générations une planète plus propre. Je partage les analyses de notre commissaire à l'Énergie en ce qui concerne les objectifs de réduction d'émissions de CO2 pour 2030. Elles sont scientifiquement exactes et politiquement nécessaires.

Les sécheresses de cet été rappellent avec brutalité, non seulement aux agriculteurs, l'importance de ces efforts qui sont les nôtres pour assurer la sauvegarde de l'avenir des générations futures. On peut évidemment ne pas vouloir voir le défi climatique et regarder ailleurs. Nous Commission et vous Parlement, nous nous devons de regarder vers l'avenir.

 

Mesdames et Messieurs,

Le monde, qui n'arrête pas de tourner, est devenu plus volatile que jamais. Les défis extérieurs auxquels notre continent doit faire face se multiplient jour après jour.

Nous ne pouvons donc pas relâcher, ne serait-ce qu'une seconde, nos efforts pour bâtir une Europe plus unie et plus forte.

L'Europe peut exporter sa stabilité, comme nous l'avons fait avec les élargissements successifs de notre Union, élargissements qui, pour moi, sont et restent des succès parce que nous avons réussi à réconcilier géographie et histoire européennes. Mais il reste des efforts à faire. Nous devons définir d'une façon irrévocable notre attitudeà l'égard des pays des Balkans occidentaux pour ce qui est de leur adhésion. Autrement, d'autres se chargeront de façonner notre voisinage immédiat.

Regardons autour de nous. Ce qui se passe à l'heure où nous sommes en Syrie, à Idlib, doit être pour nous tous une cause de préoccupation profonde et immédiate. Nous ne pouvons pas rester silencieux face à l'imminence d'un désastre humanitaire qui en fait est un désastre annoncé.

Le conflit syrien illustre comment l'ordre international dont les Européens ont su bénéficier depuis la Deuxième Guerre mondiale est de plus en plus remis en cause.

Pour le reste, dans le monde d'aujourd'hui, l'Europe ne peut plus avoir l'assurance que les engagements qui furent pris hier seront encore tenus demain.

Les alliances d'hier ne seront peut-être plus les alliances de demain.

l'heure de la souverainetÉ europÉenne

Je le disais, le monde d'aujourd'hui a besoin d'une Europe forte et unie.

Une Europe qui travaille en faveur de la paix, d'accords commerciaux et de relations monétaires stables, même si d'autres ailleurs sont trop enclins à choisir des guerres commerciales, voire monétaires. En fait, je n'aime pas l'unilatéralisme irrespectueux des attentes et des espoirs des autres. Je resterai toujours un multilatéraliste convaincu.

Si l'Europe se rendait mieux compte de sa puissance politique, de la puissance économique et parfois militaire de ses nations, nous pourrions abandonner le rôle exclusif de payeur global, chose que, de toute façon, nous voulons rester. Nous devons devenir davantage un acteur global. Yes, we are global payers, but we have to be global players too.

C'est la raison pour laquelle, en dépit d'une forte résistance à l'époque, j'ai relancé, dès 2014, l'Union européenne de la défense. C'est pourquoi, dans les prochains mois, la Commission continuera à travailler pour que le Fonds européen de défense et la Coopération permanente structurée dans le domaine de la défense deviennent pleinement opérationnels. Une précision – importante à mes yeux – à cet endroit: nous ne militariserons pas l'Union européenne. Ce que nous voulons, c'est devenir plus responsables et plus indépendants.

Parce que seule une Europe forte et unie peut protéger nos citoyens des menaces intérieures et extérieures – du terrorisme au changement climatique.

Seule une Europe forte et unie peut préserver les emplois dans un monde ouvert et interconnecté.

Seule une Europe forte et unie peut maîtriser les défis de la numérisation mondiale.

Nous, Européens, parce que nous sommes le plus grand marché unique au monde, nous pouvons établir des normes pour les mégadonnées, pour l'intelligence artificielle, pour l'automatisation, tout en défendant nos valeurs, les droits et l'individualité de nos citoyens. Nous pouvons le faire à condition que nous soyons unis.

Une Europe forte et unie permet à ses États membres de décrocher les étoiles. C'est grâce à notre programme Galileo que l'Europe reste dans la course à l'espace. Aucun État membre, aucun, n'aurait pu mettre en orbite 26 satellites dont bénéficient déjà aujourd'hui 400 millions d'utilisateurs dans le monde. Aucun État membre n'y serait parvenu seul. Galileo, oui, est un succès, un succès d'abord, sinon exclusivement, européen. Sans l'Europe, pas de Galileo. Soyons-en fiers.

 

Monsieur le Président,

La géopolitique nous apprend que l'heure de la souveraineté européenne a définitivement sonné.

L'heure pour l'Europe de prendre entre ses mains son destin. L'heure pour l'Europe de développer ce que j'ai appelé «Weltpolitikfähigkeit» – cette capacité à jouer notre rôle pour prendre de l'influence sur le cours des choses mondiales. L'Europe doit devenir davantage un acteur souverain dans les relations internationales.

La souveraineté européenne provient de la souveraineté nationale de nos États membres. Elle ne remplace pas ce qui est propre aux nations. Partager nos souverainetés – là où il le faut – rend chacun de nos États et chacune de nos nations plus forts.

Cette conviction qu'«unis nous sommes plus grands» est l'essence même de ce que veut dire faire partie de l'Union européenne.

La souveraineté européenne ne sera jamais dirigée contre les autres. L'Europe doit rester un continent d'ouverture et de tolérance. Et elle va le rester.

L'Europe ne sera jamais une forteresse tournant le dos au monde, et notamment au monde qui souffre. L'Europe ne sera jamais une île. L'Europe doit et va rester multilatérale. Parce que la planète appartient à tous et non pas seulement à quelques-uns.

Tel est aussi l'enjeu des élections au Parlement européen qui auront lieu en mai 2019. Nous mettrons à profit les 250 jours qui nous séparent des élections européennes pour apporter à nos concitoyens la preuve que, lorsque nous agissons ensemble, l'Union européenne peut obtenir des résultats et qu'elle respecte les engagements que nous avons pris en début de ce mandat.

D'ici les élections européennes, nous devons démontrer que l'Europe peut surmonter les différences entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest. L'Union européenne, l'Europe, est trop petite pour se diviser, un jour en deux, le lendemain en quatre.

Nous devons démontrer qu'ensemble, Est, Ouest, Sud et Nord, nous pouvons semer les graines d'une Europe plus souveraine.

 

TENIR NOS PROMESSES

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Lorsqu'ils iront voter en mai 2019, les citoyens européens ne se soucieront pas de savoir ce que la Commission a proposé. Mais cela les intéressera vivement de savoir que les géants de l'internet sont taxés là où ils réalisent leurs bénéfices. Ce que les électeurs veulent – en tout cas beaucoup d'entre eux, pas tous à ma connaissance – c'est que la proposition de la Commission à ce sujet acquière rapidement force de loi. Ceux qui expriment ce souhait ont absolument raison.

Lorsque les Européens iront voter en 2019, ils seront peu impressionnés par les bonnes intentions de la Commission de s'attaquer au problème des plastiques à usage unique pour que nos océans ne se transforment pas en poubelle marine. Si nous voulons que les Européens aient confiance en nous et soient convaincus de la justesse de notre action, il nous faut une réglementation européenne qui consacre l'interdiction des plastiques à usage unique.

Nous affirmons tous – le plus souvent dans de beaux discours – que nous voulons être plus ambitieux sur les grands enjeux et plus modestes sur ceux de moindre importance. Pourtant, les Européens, en mai 2019, n'applaudiront pas si nous continuons à devoir changer d'heure deux fois par an à cause de réglementations européennes. Le changement d'heure doit être aboli. Les États membres, conformément au principe de subsidiarité, devraient décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l'heure d'été ou à l'heure d'hiver. J'espère que le Parlement et le Conseil auront la même perception et veilleront à ce que des solutions régionales compatibles avec notre marché intérieur soient trouvées. Le temps presse.

Plus généralement, je nous encourage tous à travailler en étroite coopération au cours des prochains mois afin que nous puissions réaliser avant les élections au Parlement européen ce que nous avions promis en 2014.

Au début de ce mandat, nous avons tous promis collectivement de bâtir un marché unique numérique plus innovant, une Union économique et monétaire plus approfondie, une union bancaire, une union des marchés des capitaux, un marché unique plus juste, une union de l'énergie avec une politique en matière de climat tournée vers l'avenir, un agenda global en matière de migration et une union de la sécurité. Nous avons aussi – en tout cas la plupart d'entre nous – nourri l'ambition de ne plus traiter la dimension sociale de l'Europe comme un parent pauvre, mais de la développer pour qu'elle réponde aux défis de demain.

Cette Commission a déjà présenté toutes les propositions et toutes les initiatives que nous avions annoncées en 2014. La moitié ont déjà été adoptées par le Parlement et le Conseil, 20 % sont en bonne voie, et 30 % restent l'objet de consultations parfois difficiles.

 

Mesdames et Messieurs,

Je n'accepte pas que la Commission soit tenue pour seule responsable de tous les manquements – car il y en a eu, naturellement. Nos propositions sont connues, notamment sur les questions relatives aux réfugiés et à la migration. Elles devraient être adoptées et mises en œuvre. Je n'admettrai pas non plus à l'avenir que l'on blâme uniquement la Commission - mais je sais que cela arrivera -, qu'on fasse de la Commission l'unique bouc émissaire. On peut trouver des boucs émissaires dans toutes les institutions, mais certainement moins à la Commission et au Parlement qu'ailleurs.

Sur un très large éventail de sujets, faire preuve de leadership reste indispensable. Cela vaut également en ce qui concerne l'achèvement de notre union de la sécurité. Les Européens s'attendent légitimement à ce que l'Union européenne assure leur sécurité et les protège. C'est la raison pour laquelle la Commission propose aujourd'hui de nouvelles règles afin que tout contenu terroriste mis en ligne soit supprimé dans un délai d'une heure – une heure, c'est en effet le laps de temps décisif pendant lequel le maximum de dommages peut être causé. De plus, nous proposons d'élargir le mandat du Parquet européen, qui a été récemment créé, afin d'y inclure la lutte contre les actes terroristes. Nous devons être en mesure d'assurer que les terroristes seront poursuivis à travers toute l'Europe, au-delà des frontières. Les terroristes ne connaissent pas de frontières. Nous ne devons pas nous en rendre complices par notre absence de coopération.

C'est pourquoi nous proposons également aujourd'hui de nouvelles mesures afin de pouvoir lutter efficacement contre le blanchiment de capitaux au-delà des frontières.

Nous devons nous montrer tout aussi déterminés pour garantir l'organisation d'élections libres et justes en Europe. C'est pour cela que la Commission propose aujourd'hui de nouvelles règles pour protéger la vie de nos démocraties de toute manipulation par des pays tiers, voire – cela s'est vu – par une alliance massive d'intérêts privés.

Il est évident qu'un leadership et un esprit de compromis s'imposent tout particulièrement pour ce qui est de la migration. Nous avons accompli plus de progrès dans ce domaine qu'on ne l'entend souvent dire. Cinq des sept propositions de la Commission en vue de réformer notre régime d'asile européen commun ont été approuvées. Nos efforts ont porté leurs fruits, puisque le nombre d'arrivées de réfugiés en Méditerranée orientale a chuté de 97 %, et de 80 % par la route de la Méditerranée centrale. Les opérations de l'Union européenne ont contribuéà sauver plus de 690 000 vies en mer depuis 2015.

Toutefois, les États membres n'ont toujours pas trouvé le juste équilibre entre la responsabilité que chaque pays doit assumer sur son propre territoire et l'indispensable solidarité mutuelle dont les États membres doivent faire preuve s'ils veulent conserver l'espace Schengen sans frontières intérieures. Je suis et reste opposé aux frontières intérieures. Là où celles-ci ont été rétablies, elles doivent être supprimées. Si elles restaient en place, ce serait un retour en arrière inacceptable au regard de ce qu'est l'Europe et de ce qu'elle peut devenir.

La Commission et plusieurs présidences du Conseil ont avancé de nombreuses propositions en matière de migration. J'invite la présidence autrichienne du Conseil – et je sais qu'elle m'entendra – à faire dès maintenant le pas décisif indispensable pour élaborer des solutions durables concernant une réforme équilibrée en matière de migration. Nous ne pouvons pas, à chaque fois qu'un nouveau navire arrive sur nos côtes, continuer à chercher des solutions ad hoc pour les personnes à bord. De telles solutions sont insuffisantes. Nous avons besoin de beaucoup plus de solidarité, pour le présent mais aussi pour l'avenir: cette solidarité doit être durable, et elle doit aussi être organisée.

Si nous avons besoin de plus de solidarité, c'est aussi pour être plus efficaces. Il en va de même lorsqu'il s'agit de mettre en place un mécanisme européen de protection civile renforcé. Lorsqu'un pays est en feu, alors c'est toute l'Europe qui est en feu. Parmi les images marquantes de l'été, je ne retiendrai pas seulement les feux de forêt, mais aussi les applaudissements avec lesquels les Suédois, menacés par les flammes, ont salué les pompiers polonais venus à leur secours par solidarité – Europe at its best.

Mais revenons à la migration. Nous présentons aujourd'hui une proposition visant à renforcer le corps européen de garde-frontières et de garde-côtes. Il faut protéger nos frontières extérieures plus efficacement. C'est pourquoi nous proposons de porter le nombre de garde-frontières européens, financés par le budget européen, à 10 000 d'ici à 2020.

Nous mettons également sur la table une proposition destinée à renforcer le développement de l'Agence de l'Union européenne pour l'asile. Les États membres ont besoin d'un appui européen accru pour le traitement des demandes d'asile – un traitement qui doit se faire dans le respect de la convention de Genève.

Une autre proposition que nous faisons vise à accélérer le retour des migrants en situation irrégulière.

Je réitère ici, devant ce Parlement, mon souhait, je dirais même mon invitation pressante, à ouvrir des voies d'accès légales vers l'Union européenne. Nous avons besoin de migrants qualifiés. Dans ce domaine également, la Commission a depuis longtemps mis des propositions sur la table. Je vous invite à les adopter.

 

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Je voudrais vous parler de l'avenir et donc de notre continent cousin qu'est l'Afrique.

D'ici à 2050, l'Afrique comptera 2,5 milliards d'habitants. Une personne sur quatre sera africaine.

Nous devons investir davantage dans nos relations avec ce grand et noble continent et ses nations individuelles. Et nous devons arrêter d'envisager cette relation africano-européenne dans la seule perspective d'un donneur d'aide au développement. Une telle approche serait insuffisante. En fait, humiliante pour l'Afrique.

L'Afrique n'a pas besoin de charité, elle a besoin d'un partenariat équilibré, d'un vrai partenariat. Et nous Européens, nous avons besoin au même titre de ce partenariat.

En préparant ce discours, j'ai parlé avec mes amis africains, notamment avec le président Kagame, président de l'Union africaine. Nous sommes tombés d'accord pour dire qu'à l'avenir, nos engagements respectifs doivent être réciproques. Nous voulons construire un nouveau partenariat avec l'Afrique.

La Commission propose aujourd'hui une nouvelle alliance entre l'Afrique et l'Europe, une alliance pour des investissements et pour des emplois durables. Cette alliance – telle que nous l'envisageons – permettrait de créer jusqu'à 10 millions d'emplois en Afrique au cours des cinq prochaines années.

Nous voulons créer un cadre permettant d'attirer davantage d'investissements privés vers l'Afrique.

À vrai dire, nous ne partons pas de zéro: notre Fonds d'investissement extérieur, lancé ici même il y a deux ans, mobilisera plus de 44 milliards d'euros d'investissements dans les secteurs public et privé en Afrique. Les projets prévus, les projets engagés, mobiliseront aujourd'hui 24 milliards d'euros.

Nous concentrerons nos investissements dans les domaines où les investissements font une véritable différence. D'ici à 2020, l'Union européenne aura soutenu 35 000 étudiants et chercheurs africains grâce à notre programme Erasmus remusclé. Jusqu'en 2027, ce chiffre sera porté à 105 000.

Le commerce entre l'Europe et l'Afrique n'est pas sans importance. 36 % du commerce de l'Afrique se fait d'ores et déjà avec l'Union européenne. Mais les échanges commerciaux entre nous ne sont pas suffisants. Je suis convaincu que nous devrions faire évoluer les nombreux accords commerciaux entre les pays africains et l'Union européenne vers un accord de libre-échange de continent à continent, un partenariat économique entre partenaires égaux.

 

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Un autre sujet sur lequel je pense qu'il est indispensable que l'Union fasse preuve de leadership est le Brexit. Je n'entrerai pas dans le détail des négociations, qui sont gérées de main de maître par mon ami Michel Barnier sur la base de la position unanime et confirmée à maintes reprises par les 27 États membres. Permettez-moi toutefois de rappeler trois principes qui devraient guider notre action sur le Brexit au cours des prochains mois.

Premièrement, nous respectons naturellement la décision britannique de quitter notre Union mais nous la regrettons vivement, tout comme vous. Et nous demandons aussi au gouvernement britannique de comprendre qu'un pays qui quitte l'Union ne peut pas jouir d'une situation aussi favorable qu'un État membre. Si vous quittez l'Union, vous ne faites bien évidemment plus partie de notre marché unique, et encore moins de seulement quelques parties de celui-ci.

Deuxièmement, la Commission, ce Parlement et tous les autres États membres maintiendront sans faiblir leur loyauté et leur solidarité à l'égard de l'Irlande sur la question de la frontière irlandaise. C'est la raison pour laquelle nous voulons rechercher une solution créative qui évite la mise en place d'une frontière physique entre l'Irlande et l'Irlande du Nord. Et nous défendrons tous les éléments de l'accord du Vendredi saint. C'est le Brexit qui risque de rendre la frontière plus visible en Irlande du Nord. Ce n'est pas l'Union européenne.

Troisièmement, après le 29 mars 2019, le Royaume-Uni ne sera jamais, à nos yeux, un pays tiers comme les autres. Le Royaume-Uni sera toujours un voisin et un partenaire très proche, que ce soit dans les domaines politiques, économiques ou de la sécurité.

Ces derniers mois, lorsque nous avons eu besoin d'unité au sein de l'Union, la Grande-Bretagne a été à nos côtés, animée par les mêmes valeurs et principes que tous les autres Européens. C'est pourquoi j'accueille favorablement la proposition de la Première ministre Theresa May de mettre sur pied un nouveau partenariat ambitieux pour l'avenir, après le Brexit. Nous convenons, comme mentionné dans la déclaration de Chequers, que le point de départ d'un tel partenariat devrait être une zone de libre-échange entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.

Sur la base de ces principes, les négociateurs de la Commission, mon cher ami Michel Barnier en tête, sont prêts à travailler jour et nuit jusqu'à ce que nous parvenions à un accord. Nous avons le devoir, vis-à-vis de nos citoyens et de nos entreprises, d'assurer un retrait ordonné du Royaume-Uni et une stabilité maximale par la suite. Ce ne sera pas la Commission qui fera obstacle à ce processus.

  

 

UNE PERSPECTIVE CONVAINCANTE POUR L'AVENIR

Mesdames et Messieurs les Députés,

D'ici les élections européennes et d'ici au sommet qui aura lieu le 9 mai de l'année prochaine en Roumanie, beaucoup de travail reste à faire.

À Sibiu, il faudra convaincre nos concitoyens que, sur l'essentiel, nous partageons la même conception de la finalité de notre Union. Les peuples n'aiment pas les incertitudes ni les finalités diffuses. Ils aiment des indications claires, ils détestent les à-peu-près et les demi-mesures. Alors, n'offrons pas de demi-mesures aux citoyens européens.

Tout cela constitue l'agenda européen sur la route vers Sibiu.

D'ici Sibiu, nous devons ratifier l'accord de partenariat entre l'Union européenne et le Japon, pour des raisons économiques, mais aussi géopolitiques.

D'ici le sommet de Sibiu, nous avons pour devoir de négocier un accord de principe sur le budget de l'Union européenne après 2020.

Si nous voulons – il faudra que nous le fassions – donner aux jeunes Européens la chance d'exploiter au maximum les possibilités offertes par le programme Erasmus, qui mérite de disposer de plus de moyens de financement, il faudra que nous décidions de cette enveloppe, de cette enveloppe comme d'autres enveloppes.

Si nous voulons donner plus d'opportunités à nos chercheurs, à nos start-ups, pour éviter qu'un manque de ressources conduise à une réduction drastique du nombre des postes de chercheurs, il faudra décider sur le budgetavant les élections européennes.

Si nous voulons, sans nous militariser, multiplier par vingt les dépenses en matière de défense, nous devons décider avant les élections européennes.

Si nous voulons consacrer 23 % d'investissements de plus pour l'Afrique, il faudra décider rapidement.

On me dit toujours – chefs d'État, ministres, parlementaires européens et nationaux – qu'on ne peut pas décider avant les élections, comme si les élections étaient une crise de démocratie. Non. Il est normal en démocratie d'avoir des élections, il est normal, urgent de décider avant les élections pour montrer la voie à ceux qui sont supposés nous élire.

D'ici l'année prochaine, nous aurons aussi à développer davantage le rôle international de l'euro. Après seulement vingt années d'existence – et en dépit des voix déclinistes qui nous ont accompagnés sur ce trajet – l'euro a déjà un riche parcours derrière lui.

L'euro est devenu la deuxième monnaie mondiale, il est la deuxième monnaie après le dollar. 60 pays lient d'une manière ou d'une autre leur propre monnaie à l'euro. Mais nous devons faire plus pour permettre à notre monnaie unique de jouer pleinement son rôle sur la scène internationale.

Des événements récents ont mis en lumière la nécessité d'approfondir notre Union économique et monétaire et de construire des marchés des capitaux liquides et profonds. De nombreuses propositions de la Commission en ce domaine n'attendent que d'être adoptées.

Nous devons et nous pouvons aller plus loin. Il est aberrant que l'Europe règle 80 % de sa facture d'importation d'énergie – qui s'élève à 300 milliards d'euros par an – en dollars américains, alors que 2 % seulement de nos importations d'énergie nous proviennent des États-Unis. Il est aberrant, ridicule que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros. Il faut changer tout cela.

C'est la raison pour laquelle la Commission présentera avant la fin de l'année des initiatives pour renforcer le rôle international de l'euro. L'euro doit devenir l'instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne. Et pour cela, la première chose à faire est de mettre notre maison en ordre en renforçant et en approfondissant l'Union économique et monétaire, comme nous avons d'ailleurs commencé à le faire. Sans une Union économique et monétaire approfondie, nous manquerons d'arguments crédibles pour renforcer le rôle international de l'euro. Nous devons parachever l'Union économique et monétaire pour que l'Europe et l'euro puissent devenir plus forts.

Et toujours sur la voie vers Sibiu, Hermannstadt, je voudrais que nous réalisions des progrès tangibles en ce qui concerne le renforcement de notre politique étrangère. Il faudra renforcer notre capacité à parler d'une seule voix en matière de politique étrangère. Il n'est pas normal que l'Europe se réduise elle-même au silence lorsqu'au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies à Genève, nous ne pouvons pas parler haut et fort pour condamner les violations des droits de l'homme en Chine parce qu'un État membre s'y est opposé. Je cite cet exemple, je pourrais en citer d'autres.

C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, la Commission vous propose à nouveau de passer au vote à la majorité qualifiée dans des domaines précis de nos relations extérieures. Je répète le message que j'avais expliqué, détaillé, l'année passée. Nous allons faire des propositions pour pouvoir procéder dans certains domaines – pas dans tous les domaines – en matière de politique étrangère par majorité qualifiée.

Le traité tel qu'il est permet au Conseil européen de prendre une décision dans ce sens. J'estime que le temps est venu de donner vie à la clause passerelle du traité de Lisbonne permettant d'ouvrir la voie vers la prise de décision à la majorité qualifiée – clause passerelle qui est la «beauté dormante oubliée» du traité.

Je pense d'ailleurs, puisque nous y sommes, que, pour certaines matières relevant de la fiscalité, nous devrions pouvoir décider également par majorité qualifiée.

Un mot, Monsieur le Président, pour dire que notre façon de discuter de nos désaccords m'interpelle de plus en plus. Les échanges polémiques entre gouvernements, parfois entre institutions, se font de plus en plus nombreux. Mais ce ne sont pas les propos polémiques et souvent blessants qui permettent à la construction européenne d'avancer.

Ce qui m'inquiète, ce n'est pas seulement une tonalité regrettable lorsque les forces politiques discutent entre elles. C'est aussi vrai pour la façon dont certains traitent, parce qu'ils veulent mettre fin à tout débat, les médias et les journalistes. L'Europe doit rester une place où la liberté de la presse n'est pas remise en cause. De trop nombreux journalistes sont intimidés, attaqués, assassinés. Il n'y a pas de démocratie sans une presse libre.

D'une façon générale, nous devons, Mesdames et Messieurs, retrouver les vertus du compromis. Rechercher le compromis n'est pas une faiblesse, n'implique pas le sacrifice de nos convictions et n'empêche pas le libre débat qui respecte le point de vue des uns et des autres.

La Commission s'oppose à toutes les atteintes à l'État de droit. Nous restons préoccupés par l'évolution des débats dans certains de nos États membres. L'article 7 doit s'appliquer là où l'État de droit est en danger.

À cet égard, le premier vice-président Timmermans effectue un travail, je dois dire, remarquable mais très souvent, trop souvent, solitaire pour défendre l'État de droit. Il bénéficie de mon ferme appui personnel et de celui de toute la Commission.

Et puis il y a un point auquel nous ne devons pas et nous ne pouvons pas déroger: les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne doivent être respectés et être exécutés. L'Union européenne est une communauté de droit. Le respect de la règle de droit et le respect des décisions de justice ne sont pas une option mais une obligation.

  

CONCLUSION

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

et pour beaucoup d'entre vous chers amis,

En introduisant, non pas mon dernier discours, mais mon dernier discours sur l'état de l'Union européenne, je vous ai parlé de l'histoire, de la petite histoire qui couvre le mandat de cette Commission, et de la grande Histoire qui est celle de l'Europe.

Nous sommes tous, les uns et les autres, responsables de l'Europe telle qu'elle est. Et nous serons tous responsables, les uns et les autres, de l'Europe qui sera.

L'Histoire est ainsi faite: les Parlements et les Commissions passent, l'Europe reste. Pour que l'Union européenne devienne ce qu'elle doit être, nous devons avoir à l'esprit plusieurs éléments.

Je voudrais que l'Europe quitte les gradins du stade mondial. L'Europe ne doit pas être un spectateur, un commentateur des événements internationaux. Elle doit être un acteur constructif, un façonneur, un architecte du monde de demain.

Il y a une forte demande d'Europe à travers le monde. Pour satisfaire à cette demande pressante, il faudra que, sur la scène internationale, l'Europe s'exprime d'une seule voix. Dans le concert des nations, la voix de l'Europe doit être intelligible, compréhensible, distinguable pour être écoutée et entendue. Federica Mogherini a fait avancer la cohérence diplomatique de l'Union européenne comme on ne l'a jamais fait avant. Mais ne retombons jamais plus dans l'incohérence des diplomaties nationales concurrentes et parallèles. La diplomatie européenne doit être une. Et notre solidarité multilatérale doit être entière.

Je voudrais que, dorénavant, nous fassions de plus grands efforts pour rapprocher l'Est et l'Ouest de l'Europe. Mettons un terme à ce triste spectacle de la division intra-européenne. Notre continent et ceux qui ont mis fin à la guerre froide méritent mieux.

Je voudrais que l'Union européenne prenne davantage soin de sa dimension sociale. Ceux qui ignorent les attentes justifiées des travailleurs et des petites entreprises font courir un grand risque à la cohésion de nos sociétés. Transformons les intentions du sommet de Göteborg en règles de droit.

Je voudrais que les élections del'année prochaine soient un grand moment pour la démocratie européenne. Je souhaite que l'expérience des Spitzenkandidaten, des têtes de liste – petite avancée dans la démocratie européenne – soit renouvelée. Pour moi, cette expérience sera d'autant plus crédible le jour où nous aurons de véritables listes transnationales. Je crois que, pour 2024, il faudra le faire.

Surtout et avant tout, je voudrais que nous disions non au nationalisme malsain et que nous disions oui au patriotisme éclairé. Gardons à l'esprit que le patriotisme du 21e siècle est à double dimension, l'une nationale, l'autre européenne, les deux ne s'excluant pas.

J'aime, disait le philosophe français Blaise Pascal, les choses qui vont ensemble. Pour tenir sur leurs deux jambes, nations et Union européenne doivent marcher ensemble. Celui qui aime l'Europe doit aimer les nations qui la composent, celui qui aime sa patrie doit aimer et peut aimer l'Europe. Le patriotisme est une vertu, le nationalisme borné est un mensonge accablant et un poison pernicieux.

En un mot: restons fidèles à ce que nous sommes.

Plantons aujourd'hui les arbres à l'ombre desquels nos arrière-petits-enfants, d'où qu'ils viennent, du Nord, du Sud, de l'Ouest ou de l'Est, puissent grandir et respirer en paix.

Il y a quelques années, je vous ai dit ici même que l'Europe était la grande affaire de ma vie. Oui, j'aime l'Europe et je continuerai de le faire.

Merci de m'avoir écouté.

SPEECH/18/5808


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