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Commission européenne - Discours - [Seul le texte prononcé fait foi]

Discours du Président Jean-Claude Juncker au Parlement hellénique

Athènes, le 26 avril 2018

 

Monsieur le Président de la République,

Κύριε Πρόεδρε,

Monsieur le Premier ministre,

Mesdames et Messieurs les députés,

Et pour beaucoup d'entre vous: chers amis. 

 

Je voudrais tout d'abord vous dire, Monsieur le Président du Parlement, que je suis particulièrement heureux, oui, honoré, de pouvoir m'adresser au Parlement des Hellènes. Je suis content, heureux, de pouvoir prendre la parole dans ce temple de la démocratie, où sont réunis tous ceux que le peuple grec, par l'expression de sa volonté politique et démocratique, a envoyés ici.

La Grèce est une grande nation, une grande civilisation dont nous sommes tous, les autres Européens et pas seulement les Européens, redevables. La Grèce, c'est en fait le berceau de la démocratie. C'est ici que l'idée politique de démocratie a pris corps jusqu'à ce jour. Mais pour moi la Grèce c'est aussi Mikis Theodorakis et Melina Mercouri, qui avaient compris, avant les autres et mieux que d'autres, que nos cultures, dans toute leur diversité et avec toute leur richesse, sont le ciment de l'unité des peuples d'Europe.

La Grèce, ce sont aussi pour moi toutes ces femmes, tous ces hommes, que, jeune, j'observais de loin, et qui ont su dire non au régime dictatorial des colonels. Ça c'est la vraie liberté: la liberté de dire non lorsqu'on ne peut plus dire oui. Les Grecs ont démontré à la planète entière qu'ils ont voulu faire l'histoire au lieu de la subir. C'est ainsi que notre Europe s'est construite sur la détermination de ceux qui, revenus des champs de batailles et des camps de concentration en 1945, ont refusé la résignation.

Oui, j'aime bien être en Grèce, parce que j'ai essayé, tout au long de ma vie politique, d'être l'ami fidèle, l'allié de la Grèce. En particulier lorsqu'ailleurs en Europe certains n'ont pas hésité, démagogues, populistes, de vouloir jeter la Grèce hors de la zone euro, ce que j'ai toujours refusé.

J'ai quant à moi toujours veillé à parler ouvertement et avec franchise aux Grecs en respectant d'abord leur dignité. Car pour moi l'essentiel a toujours été le sort du peuple grec et notamment des plus humbles parmi eux.

Je voudrais rendre hommage, avec chaleur et complicité sentimentale, au peuple grec pour son courage qui a été mis à l'épreuve à maintes reprises, et qui – le peuple grec – avec beaucoup de détermination a toujours su surmonter les nombreux soubresauts de son histoire.

Je suis donc très honoré et ému d'avoir le privilège d'être le premier Président de la Commission européenne à m'adresser à vous, représentants élus de ce peuple que j'aime tant, à un moment où, après huit années éprouvantes de programme d'ajustement, la Grèce s'apprête à retourner à la normalité, si j'ose dire, et à ouvrir un nouveau chapitre de son histoire récente.

Ce sera un moment crucial pour la Grèce, moment crucial également pour l'Europe. Car la Grèce et l'Europe sont indissociables et, comme le disait le philosophe français Blaise Pascal, j'aime les choses qui vont ensemble. Et pour moi, la Grèce et l'Europe vont ensemble, maintenant et pour toujours.

J'ai toujours pensé que l'Europe est une grande affaire, une grande aventure, un grand projet. Et j'ai toujours considéré que l'Europe sans la Grèce serait une construction incomplète et que la Grèce sans l'Europe serait un pays comme tous les autres alors que la Grèce n'est pas un pays comme les autres. Ce n'est pas par hasard si dès 1959, seulement deux années après la signature du traité de Rome, la Grèce a été le premier pays à demander le statut de membre associé de la Communauté européenne de l'époque.

Cet accord d'association, signé en 1961, fut suspendu pendant six ans après le coup d'état militaire et a été réactivé en 1974 après la chute du régime des colonels. Et vous me permettrez d'avoir aujourd'hui une pensée particulière et émue pour un homme qui nous a quittés il y a vingt années, Constantin Caramanlis, qui fut un grand démocrate, un ardent défenseur de l'unité grecque et un Européen convaincu qui a réussi à faire entrer la Grèce comme dixième Etat membre dans les Communautés européennes.

J'ai vécu tous les grands moments du périple européen de la Grèce. Je me souviens notamment que j'étais à Athènes le 16 avril 2003, lors de la quatrième présidence grecque du Conseil de l'Union européenne, pour la signature des traités d'adhésion de dix nouveaux Etats membres. Ce fut un moment inoubliable parce qu'il a marqué la réconciliation entre l'histoire et la géographie européennes. Ce fut l'aboutissement d'un chemin qui nous a menés, si je puis dire, de Luxembourg à Athènes, puisque ce fut à Luxembourg, sous ma présidence, que le Conseil européen a posé les premiers principes de base de l'élargissement de l'Union européenne vers la Méditerranée et vers l'Europe centrale.

Alors que nous regardons vers l'avenir, avec la perspective européenne des Balkans, je sais que nous pouvons compter sur la Grèce. Parce que, outre ses nombreuses qualités, la Grèce a des particularités historiques et géographiques, particularités que d'autres pays de l'Union européenne n'ont pas.

La Grèce est l'un des piliers de la stabilité dans les Balkans. Vous connaissez mieux que quiconque l'histoire qui fut si souvent tourmentée, tragique, de cette région. Et vous savez que les Balkans occidentaux ont besoin de cette perspective européenne pour que ne se reproduisent pas les drames auxquels nous avons assisté au cours des années '90 du siècle écoulé.

J'ai visité récemment, en février-mars, tous les partenaires des Balkans occidentaux. J'ai rappelé à chacun d'entre eux qu'ils seront jugés sur la base de leur mérite propre et que nous n'importerons aucune espèce d'instabilité au sein de l'Union européenne. Au contraire, nous voulons exporter la stabilité européenne vers les Balkans. Tous les problèmes, notamment les conflits frontaliers, qui pourraient donner lieu à des conflits bilatéraux doivent avoir trouvé une solution avant toute adhésion.

Pour être tout à fait clair, je veux dire que lorsque la Commission européenne a proposé il y a une semaine d'ouvrir des négociations d'adhésion pour l'Albanie et pour l'Ancienne République yougoslave de Macédoine, cela ne veut pas dire que nous aurions indiqué une date à laquelle commenceraient les négociations d'adhésion, ni avons-nous fixé une date d'adhésion. Il ne faut pas s'enfermer dans des calendriers peu réalistes. Tous les pays qui veulent devenir membre de l'Union européenne doivent remplir les critères. Ils seront jugés d'une façon objective sur leur mérite propre.

Mais je voudrais quand même dire, Monsieur le Président, devant votre Assemblée ce que j'ai dit lorsque j'étais récemment à Skopje et que j'y évoquais la question du nom de ce pays: il ne m'appartient pas de vous donner des suggestions, des directives, ni même des orientations sur un sujet que je vous laisse le soin de régler entre vous. Mais permettez-moi tout de même de souligner la nécessité qu'il y a de trouver une solution à ce problème, parce que dans cette région compliquée les mots de Churchill me reviennent à l'esprit: ces pays, disait-il, "produisent plus d'histoire qu'ils ne peuvent en consommer".

 

Monsieur le Président,

J'ai connu avec la Grèce des moments d'émotion, et j'ai connu avec la Grèce ces moments d'émotion qui furent faits d'une rare diversité et intensité, car ce ne fut pas toujours facile, notamment lorsque votre pays s'est retrouvé à l'épicentre de ce que j'ai appelé l'Europe de la polycrise, crise financière, économique, sociale et migratoire.

A chaque fois, j'ai tenu à soutenir la Grèce dans ces moments difficiles. J'ai toujours été convaincu que si un autre pays avait été confronté comme la Grèce aux mêmes problèmes sociaux, financiers, structurels et migratoires, il n'aurait probablement pas su les affronter comme le peuple grec l'a fait, avec tant de courage et avec tant de dignité.

Sur la migration j'ai toujours dit, y compris lorsque je faisais campagne dans ce pays lors des élections européennes de 2014, qu'on ne peut pas laisser la Grèce seule gérer la question des réfugiés. Il y a des pays en Europe qui malheureusement se montrent peu concernés par le problème des réfugiés – mais soit nous sommes une Union européenne, soit nous ne le sommes pas. Si un pays connaît des graves problèmes comme la Grèce, les autres ont à son égard une ardente obligation de solidarité et doivent lui venir en aide.

Je tiens ici à souligner le travail remarquable du Commissaire Avramopoulos dans la gestion d'une politique de migration efficace et solidaire.

Ces dernières années, l'Union européenne a accordé une aide financière et technique substantielle à la Grèce pour faire face à un afflux inédit de réfugiés. Et la Grèce a beaucoup fait, notamment pour assurer le bon fonctionnement de notre accord avec la Turquie. Je sais combien cela est difficile,  surtout à un moment où la Turquie continue à mener des actions illégales en Méditerranée orientale et en mer Égée. Lorsque nous avons rencontré récemment à Varna, Bulgarie, le Président Erdoğan, nous lui avons clairement rappelé l'obligation qui incombe à la Turquie de respecter le droit international et les relations de bon voisinage, et de normaliser ses relations avec tous les États membres de l'Union européenne y compris évidemment Chypre. Nous n'oublions pas aujourd'hui ni hier les deux militaires grecs qui restent emprisonnés en Turquie. Qu'on ne me dise pas que la présence de deux soldats grecs sur le sol turc constitue une menace pour la sécurité de la Turquie. Ce n'est pas vrai, et donc il faut libérer les deux soldats grecs.

Je voudrais aussi dire que j'admire beaucoup l'engagement des nombreux Grecs qui sont venus spontanément en aide aux réfugiés en leur ouvrant leur cœur et leur maison alors qu'eux-mêmes  traversaient une période particulièrement difficile au cours de laquelle ils ont consenti d'énormes sacrifices.

J'étais Président de l'Eurogroupe lorsqu'en mai 2010, la Grèce, écrasée par le poids de sa dette publique, est devenue le premier pays de la zone euro à être placé sous un programme d'assistance financière. Devenu Président de la Commission européenne par la suite, nous avons vécu, plusieurs d'entre nous, des heures difficiles, des petites avancées, de revers répétés, des retards regrettables, des nombreux moments de crise, et avec souvent une bonne dose de drame nous sommes parvenus à un accord au mois d'août 2015.

Lors de ces périodes dramatiques, j'ai beaucoup insisté sur la dimension sociale, si nécessaire, et dans ce pays et dans les autres pays européens. La dimension sociale et la politique sociale sont les enfants pauvres de la construction européenne, raison pour laquelle la Commission a proposé un Socle des droits sociaux dont nous voudrions que les Etats membres les mettent en application le plus rapidement possible.

Je voudrais dire un mot du plan d'investissement européen qui porte mon nom. En fait le plan s'appelait Plan Juncker au début parce qu'au début nombreux étaient ceux qui pensaient que ce serait un échec total et donc ils voulaient pré-identifier celui qui serait responsable de cet échec. Maintenant c'est un succès, on ne parle plus du Plan Juncker, maintenant on parle du Fonds européen pour les investissements stratégiques, mais c'est exactement le même. Il a mobilisé jusqu'à ce jour 284 milliards d'investissements dont 9,2 milliards ici en Grèce, qui en fait se classe la première lorsqu'il s'agit d'utiliser le plan qui portait mon nom.

Tout au long de ces huit années difficiles, mon amitié pour la Grèce n'a eu d'égale que ma colère face à la façon dont certains menaçaient la Grèce jour après jour. Parce que ce n'est pas une manière de traiter ses amis, ce n'est pas une manière de traiter les citoyens de l'Union européenne. Et je voudrais redire ici ce que j'ai dit tout au long de ces années: nous n'avons pas de leçons à donner à la Grèce et la Grèce n'a pas à recevoir des leçons des autres Européens.

Oui, la Grèce a obtenu des Etats membres de la zone euro une assistance financière importante, 262 milliards d'euros, si on y inclut les prêts du Fonds Monétaire International.

Mais la Grèce a aussi démontré son attachement ferme aux programmes d'ajustement et a mis en œuvre une large partie des réformes, souvent douloureuses, mais qui parfois sont aussi un gage de modernisation: réforme des retraites, réforme de la sécurité sociale, réforme du marché du travail, de l'administration, de la fonction publique, du secteur bancaire et financier, de la fiscalité, de l'éducation et tant d'autres encore. Et le redressement des finances publiques fut spectaculaire, avec un déficit qui est passé de plus de 15% en 2009 à un surplus budgétaire en 2016.

La vérité est qu'aucun autre Etat membre européen ne s'est réformé plus vite et plus profondément que la Grèce. Et je veux dire aux citoyens de ce pays – surtout aux moins aisés d'entre eux – que j'ai une profonde admiration pour le considérable effort collectif qu'ils ont accompli. Et en fait je n'étais jamais un partisan d'une politique d'austérité sans bornes, sans gêne et aveugle. Nous avons essayé surtout dans la deuxième période de ces huit années difficiles de garder notre œil rivé sur la dimension sociale de ce programme d'ajustement. Ce que vous êtes en train de construire, ce que vous êtes en train de faire c'est préparer l'avenir de vos enfants. Si on ne fait rien aujourd'hui, ils devront le faire demain à des conditions autrement plus difficiles qu'hier ou aujourd'hui. Je voudrais vous exhorter à poursuivre ces efforts et à ne pas réduire à néant les résultats obtenus ces dernières années au prix de lourds sacrifices.

En août prochain, la fin du troisième programme de soutien marquera le début d'une nouvelle ère pour votre pays qui retrouvera tous ses droits d'Etat souverain mais qui n'échappera à tous ses devoirs d'un Etat membre de la zone euro. Il faudra bien sûr rétablir l'accès de la Grèce au financement de marché mais il faudra aussi appliquer toutes les réformes qui ont été décidées et poursuivre des politiques économiques et budgétaires saines afin d'asseoir une reprise durable, une reprise créatrice d'emplois.

Dans cette nouvelle Grèce de demain, il faudra aussi éliminer toutes les pathologies qui ont tant coûté à votre pays et à votre société. Il faut que l'Etat ne soit pas seulement prestataire de services, ne soit pas seulement un employeur. Le pays a aussi besoin de banques saines, au service de la croissance et de l'intérêt général et non pas au service d'intérêts exclusivement particuliers. La corruption doit être éradiquée une fois pour toutes. Une économie qui crée des emplois et non pas des dettes est une économie pour les jeunes Grecs.

En échange, il faudra aussi que les partenaires européens de la Grèce tiennent les engagements qu'ils ont pris concernant les mesures portant sur la dette. Pacta sunt servanda !

Il en va ainsi en Europe: solidarité et responsabilité sont les deux faces d'une même pièce, celle de notre Union européenne. Alors que la Grèce retrouve enfin sa juste place en Europe, je compte aussi sur elle pour mener à bien le débat sur l'avenir de l'Union à 27, parce que je ne peux pas imaginer l'avenir de l'Europe sans les importants apports de la Grèce.

Ce n'est pas aux descendants de Thucydide que je dois rappeler que le passé doit servir d'enseignement au présent. Ce débat, celui sur l'avenir de l'Europe, devra donc tirer toutes les leçons du passé, notamment lorsque nous fixerons – bientôt, je l'espère – les grandes priorités pour le prochain budget européen.

Ce débat sur l'avenir commun de l'Union à 27 est un débat exigeant. Pour le mener à bien nous aurons besoin de patience et de détermination, de cette patience et de cette détermination dont ont besoin les longs trajets et les grandes ambitions.

Ζήτω η Ελληνική Ευρώπη, ζήτω η Ευρωπαϊκή Ελλάδα!

 

Merci.

SPEECH/18/3565


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