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Commission européenne - Discours - [Seul le texte prononcé fait foi]

Discours du Président Jean-Claude Juncker à la Chambre des représentants et la Chambre des peuples de Bosnie-Herzégovine

Sarajevo, le 28 février 2018

Madame la Présidente,

Monsieur le Président,

Messieurs les membres de la Présidence,

Mesdames et Messieurs les députés,

C'est un plaisir, oui, un honneur de pouvoir m'adresser à vous qui êtes les représentants élus des citoyens de Bosnie-Herzégovine. Vous me permettrez de saluer également les citoyens de ce beau pays. C'est pour eux que vous travaillez et c'est pour eux que nous travaillons, et donc je voudrais saluer respectueusement votre peuple.

Je viens de recevoir, au cours d'une cérémonie officielle, les réponses au questionnaire que nous avions remis entre vos mains en décembre 2016. Au moment où votre pays franchit cette nouvelle étape sur la route vers sa candidature à l'adhésion à l'Union européenne, je voudrais affirmer et réaffirmer solennellement mon attachement personnel et celui de l'ensemble de l'Union européenne à la perspective européenne de la Bosnie-Herzégovine.

La Commission européenne va maintenant étudier attentivement et avec tous les soins requis vos réponses et commencer à préparer son avis sur votre demande d'adhésion. Je souhaiterais que vous travailliez avec nous, en particulier avec la Haute Représentante / Vice-présidente de la Commission, Madame Mogherini, qui malheureusement est bloquée par la neige qui tient l'Europe entre ses mains, et avec le Commissaire Johannes Hahn, dans un esprit d'unité afin que la Commission puisse recommander, le jour venu, votre candidature officielle à l'adhésion.

Le chemin sur lequel vous vous êtes engagés est un chemin naturel pour le pays parce que vous faites partie intégrante de l'Europe, de son territoire, de son histoire, sa culture, et parce qu'ensemble nous devons parfaire et consolider la réconciliation de l'histoire et de la géographie européennes. Votre avenir est dans l'Union européenne, une Union fondée sur des valeurs fondamentales, que chaque pays doit faire siennes. L'Union européenne, ce n'est pas d'abord un grand marché; c'est aussi un grand marché, mais c'est d'abord une communauté de valeurs sur lesquelles repose toute construction dirigée et orientée vers l'avenir.

Ce choix que vous avez fait le 15 février 2016 lorsque vous avez décidé de déposer votre demande d'adhésion vous tient à cœur et nous tient à cœur. C'est ce choix que chaque pays membre de l'Union européenne a fait. Car notre Union n'a jamais été une évidence – elle a toujours été, et restera à tout jamais, un choix délibéré. Ce choix délibéré qui est le vôtre et que nous soutenons de plein cœur est un choix exigeant. Dans l'intégration européenne, on n'a rien sans rien. Je n'ai pas besoin de vous l'expliquer en détail, parce que vous le savez déjà: votre chemin européen demande et continuera à demander beaucoup d'efforts de la part de vous tous – dirigeants politiques, citoyens de Bosnie-Herzégovine – afin de mener à bien les réformes indispensables pour franchir toutes les étapes vers l'adhésion. Des réformes que vos citoyens sont les premiers à vous demander.

Et cela exige, et avant toute chose, de savoir surmonter les divisions, de forger une forte cohésion et de parler d'une seule voix. Les dissensions ne créent que des blocages, de la paralysie, des retards inutiles qui nuisent aux intérêts de vos concitoyens et suscitent des interrogations sur votre détermination à rejoindre l'Union européenne.

Je sais bien que ce long processus d'adhésion à l'Union européenne, dont la conclusion est fondée sur le mérite propre de chaque pays concerné et dépend des progrès effectivement réalisés, est souvent perçu comme étant surtout un processus technique. Mais c'est bien plus que cela. C'est aussi, et je dirais même surtout, une adhésion à un état d'esprit, à une façon de vivre ensemble. C'est donc un projet hautement politique – politique au sens noble du terme – qui nécessite un rassemblement de toutes les forces de ce pays. C'est un projet qui demande des ressources administratives mais surtout une volonté inébranlable de faire ensemble tout ce qui est nécessaire pour devenir membre de l'Union européenne.

C'est de cela dont  je voudrais vous parler en partageant avec vous quelques-unes de mes convictions sur cette Union européenne qui est devenue la grande affaire de ma vie et qui, je l'espère, sera aussi la grande affaire de la vie de votre pays et de vos concitoyens – une affaire à la fois de raison et de cœur.

Et parce que le choix que vous avez fait engage les générations à venir, c'est aussi à la jeunesse de Bosnie-Herzégovine que je voudrais m'adresser. Nous devons à cette jeunesse de nous engager, de nous engager avec force, conviction et persévérance dans les réformes nécessaires à un développement durable pour l'avenir de la Bosnie-Herzégovine.

35 ans après les jeux olympiques de Sarajevo, qui resteront à jamais gravés dans nos mémoires comme un symbole de tolérance, et 24 années après la fin de la guerre, Sarajevo accueillera en février 2019 le Festival olympique d'hiver de la jeunesse européenne. C'est une grande nouvelle pour l'ensemble de la jeunesse européenne et pour nous tous. L'esprit olympique est de retour à Sarajevo. L'un des principaux objectifs de ce Festival olympique est d'enseigner aux jeunes athlètes de toute l'Europe l'importance d'idéaux tels que la compétition loyale, le respect, la tolérance et l'amitié.

C'est dire combien l'esprit olympique et l'esprit européen sont proches, si proches qu'en fait ils ne font qu'un. Dans les deux cas, il s'agit d'une même volonté de promouvoir le respect des autres et une coexistence pacifique, harmonieuse, entre personnes de traditions, de cultures et de religions différentes. C'est cette volonté qui est au cœur même de la construction européenne et c'est pour cela que l'Europe, comme je le disais, est plus qu'un grand marché intérieur, l'Europe est plus que des institutions bruxelloises.

Je crois que l'Europe est et restera fondamentalement un projet pacificateur, un projet de réconciliation et d'unité dans le respect des différences – notamment dans cette région de l'Europe. L'Europe, c'est le rassemblement de l'énergie et des talents. C'est une capacité à vivre ensemble, à vouloir travailler ensemble. L'Europe c'est une coopération qui, jour après jour, nous lie toujours plus étroitement les uns aux autres en nous donnant l'occasion d'apprendre sur les autres, d'aimer les autres, mais aussi nous apprend-elle beaucoup de choses sur nous-mêmes, et elle nous invite à voir au-delà des différences de cultures, de langues pour trouver une coexistence harmonieuse et la rendre permanente.

Je crois aussi que nous devons cesser de parler des Etats-Unis d'Europe comme si l'Europe était les Etats-Unis d'Amérique. Nous ne sommes pas les Etats-Unis d'Amérique; nous sommes l'Europe. Et les Européens ne veulent pas un seul Etat européen, ils veulent rester, tout en changeant, ce qu'ils sont. Et donc il faut bien voir que ceux qui habitent l'Europe, les différents endroits de l'Europe, veulent et ont besoin d'une proximité immédiate parce qu'ils aiment leurs terroirs, leurs paysages, leurs traditions – ils aiment une Europe faite de diversités et donc plus riche que d'autres ensembles.

Moi, j'aime cet amour des siens. J'aime être luxembourgeois. Cela s'appelle le patriotisme et c'est un sentiment noble. J'aime aussi être européen. Et pour cela, je veux vivre sur un continent fait de calme, d'ordre, de sécurité et de paix. Ce patriotisme dont je parle n'a rien à voir avec le nationalisme qui est dirigé contre les autres – c'est le contraire. Parce que le nationalisme qui est la haine des autres est un poison qui est contraire aux valeurs européennes.

Je suis toujours profondément révolté quand j'entends des partis politiques tenir des discours xénophobes, hostiles aux autres, et je combattrai toujours, où que ce soit, les discours de haine. Parce qu'être européen c'est combattre l'intolérance, le racisme, c'est refuser le rejet de l'autre. C'est défendre des sociétés démocratiques, libres, justes et multiculturelles. Je serai donc très clair: faire de la politique en regardant dans le rétroviseur, sans vision du futur, et tenir des propos politiques qui alimentent les divisions artificielles n'est pas compatible avec notre projet européen qui est aussi le vôtre, et cela irait à l'encontre de la volonté de nos citoyens.

Madame la Présidente,

Monsieur le Président,

La paix c'est beaucoup plus que la fin des hostilités, la paix c'est beaucoup plus que des signatures apposées sur des accords. La paix est un combat quotidien qui demande courage de tous les jours pour surmonter les vieux ressentiments et les autres démons du passé.

Il faut savoir garantir la paix dans le temps et l'organiser. En Europe nous avons décidé de l'organiser sur la base du droit, en opposant la force du droit à celle des armes. Et c'est en agissant par le droit que nous avons pu créer un espace qui nous protège et qui nous permet de vivre et de travailler ensemble.

Dans cette Union européenne, qui n'est pas un Etat et qui n'a pas vocation à devenir un Etat, dans cette Union européenne qui est une communauté de droit, l'Etat de droit n'est pas une option, l'Etat de droit est une ardente obligation. En Europe, on ne fait pas de rabais sur l'Etat de droit. La justice, Mesdames et Messieurs les députés, ne s'achète pas. Et sans une lutte vigoureuse contre la corruption, il n'y a pas d'Etat de droit.

Cela inclut le respect absolu des décisions prises par les Cours et tribunaux, décisions qui doivent entrer en vigueur rapidement et sereinement. C'est une question de légalité, c'est aussi une question du bon fonctionnement de vos institutions.

Je pense notamment à votre réforme électorale. Les lacunes juridiques identifiées par votre Cour constitutionnelle doivent être comblées de façon ciblée et rapide. Sinon, vous risquez une paralysie institutionnelle qui arrêterait votre progrès européen. Gouverner ensemble, cela veut aussi dire la recherche de compromis entre les partis sur des enjeux démocratiques essentiels tels que la loi électorale.

Promouvoir l'Etat de droit est donc un préalable indispensable sur votre chemin vers l'Union, mais aussi à un débat politique serein, un débat qui doit porter sur l'essentiel. Et je crois que le principe et le but essentiel de toute activité politique doit être la dignité de chaque être humain. Je crois en effet qu'on ne peut pas construire l'avenir si on ne met pas le sort de nos concitoyens au centre de nos actions et de nos préoccupations politiques.

Il faut, pour cela, savoir reconnaître ce qui est important aux yeux des citoyens. Et ce qui est important, ce ne sont pas des concepts abstraits ou des débats idéologiques sans fin. Ce qui est important pour les femmes et les hommes de Bosnie-Herzégovine, comme pour tous les autres Européens, c'est la dignité au quotidien, c'est de pouvoir obtenir un travail et le garder, créer son entreprise, donner une bonne éducation à ses enfants, assurer la santé de sa famille, bénéficier des nouvelles technologies et d'infrastructures modernes, avoir confiance dans la justice et les institutions de son pays, et vivre en sécurité.

À cet égard, je voudrais vous féliciter des progrès que vous avez déjà réalisés dans le cadre de l'agenda des réformes couvrant la période 2015-2018, et en particulier ces derniers mois. Maintenant il ne faut pas relâcher les efforts. Et je vous appelle à rassembler à nouveau toutes vos énergies autour de cet agenda et à renforcer la coordination entre vous. Car progresser sur la voie européenne, cela veut dire aussi se parler, puis s'engager d'une seule voix.

Bien sûr, ceci n'est pas un appel contre un débat démocratique ouvert – tout au contraire. Ce que je veux souligner c'est que la démocratie n'existe pas sans compromis et sans un sens poussé de coopération. Il nous faut, toujours et partout, défendre une éthique du compromis. Il n'y a pas de démocratie sans compromis. Ce n'est pas en se retranchant derrière des positions idéologiques et ethniques qu'on peut répondre aux défis du futur.

Et si effectivement, pour devenir membre de l'Union européenne, vous devez impérativement adopter toute une série de réformes et surtout les transcrire en engagements concrets, c'est avant tout pour vos concitoyens que vous le faites. C'est pour répondre à leurs aspirations légitimes. C'est pour mettre fin au clientélisme, à la corruption et au crime organisé qui sont autant de repoussoirs aux investissements et de freins à l'essor de vos entreprises.

Et puis, il faut bien avoir à l'esprit que tous les conflits territoriaux doivent avoir trouvé une réponse avant toute adhésion. Nous voulons exporter la stabilité que nous avons su acquérir, nous ne voulons pas importer de l'instabilité en Europe. Et donc, comme vous l'avez fait dans plusieurs domaines, il faut résoudre les conflits territoriaux.

Voilà, Madame la Présidente, Monsieur le Président, les quelques convictions, quelques évidences que je voulais partager avec vous sur cette Europe que vous avez évidemment vocation à rejoindre. Cette Europe telle qu'elle est, telle qu'elle sera, et elle sera plus riche lorsque la Bosnie Herzégovine sera devenue un de ses membres, cette Europe requiert patience et détermination, comme tous les longs trajets et comme toutes les grandes ambitions.

Vive la Bosnie-Herzégovine et vive l'Europe !

SPEECH/18/1401


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