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Commission européenne - Discours - [Seul le texte prononcé fait foi]

Discours par Michel Barnier à la Conférence de sécurité de Berlin

Berlin, le 29 novembre 2017

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Il y a plus de 500 jours, le Royaume-Uni prenait la décision, souveraine, de quitter l'Union européenne et de mettre fin à 44 ans d'histoire commune.

Ce fut une stupéfaction pour beaucoup d'entre nous.

Cette décision intervenait dans un contexte de repositionnement stratégique de notre Allié américain – accentué depuis par l'élection de Donald Trump.

Cette décision intervenait après une série d'attentats sur le sol européen, commis par des jeunes qui ont grandi en Europe, dans nos pays.

Cette décision intervenait 6 mois après l'appel à la solidarité lancé par le Ministre de la défense français à l'ensemble de ses homologues européens pour combattre, ensemble, la terreur de Daesh.

Jamais le besoin d'être ensemble, de se protéger ensemble, d'agir ensemble n'avait été aussi fort, aussi évident. Pourtant, les Britanniques faisaient le choix de redevenir solitaires plutôt que de rester solidaires de l'Union.

Au lendemain du référendum britannique, beaucoup promettaient la division. D'autres prédisaient la victoire des souverainistes aux Pays-Bas, en Autriche, en France. L'affaiblissement, voire le démantèlement du projet européen semblaient inéluctables.

Et pourtant, dans un sursaut, dans une réaction de responsabilité collective, les Européens ont fait le choix de l'unité. Ils ont affirmé leur projet commun – y compris dans l'une de ses dimensions les plus régaliennes : la sécurité et la défense.

Permettez-moi d'illustrer ce sursaut avec les mots de la Chancelière Angela Merkel, prononcés au printemps dernier : "Wir, Europäer, müssen unser Schicksal in unsere eigene Hand nehmen".

Oui, prendre notre destin en main ! Face à des menaces toujours plus variées, plus intrusives et plus globales, les Chefs d'Etat et de gouvernement ont décidé de défendre leur continent en unissant et en mutualisant leurs forces ; de faire de la protection de 440 millions de citoyens une priorité européenne ; de répondre à la demande de trois quart de nos compatriotes qui veulent plus d'Europe en matière de sécurité.

Le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker avait, dès son premier discours devant le Parlement européen en septembre 2014, appelé à cette relance de la défense européenne. Et j'ai eu alors l'honneur de travailler à ses côtés comme conseiller spécial sur ces questions.

Que de chemin parcouru depuis ! Il faut garder ce volontarisme.

  • En juin 2016, Federica Mogherini renouvelle notre doctrine commune avec la Stratégie globale sur la Politique étrangère et de sécurité qui définit le niveau d'ambition de l'Union en tant qu'acteur global.
  • En juillet 2016, le Président Juncker, le Président du Conseil européen Donald Tusk et le Secrétaire Général de l'OTAN Jens Stoltenberg relancent le partenariat stratégique entre l'Union européenne et l'OTAN dans une déclaration historique.
  • En novembre 2016, le Vice-Président Jyrki Katainen et la Commissaire Elzbieta Bienkowska proposent un Fonds européen de défense afin de financer en commun technologies et équipements de défense pour la première fois sur le budget européen.
  • En juin 2017, nous renforçons notre capacité à planifier et conduire des opérations extérieures – notamment nos missions de formation déployées au Mali, en Somalie et en République centrafricaine.
  • Toujours en juin 2017, la Commission a proposé des pistes de réflexion sur l'avenir de la défense européenne, allant jusqu'à la mise en place d'une défense commune.
  • Enfin, 23 Etats membres ont indiqué le 20 novembre 2017 à Bruxelles leur intention d'activer la Coopération structurée permanente. Cette initiative, qui doit notamment beaucoup à la détermination personnelle de la ministre Ursula von der Leyen, permettra de rehausser l'engagement dans la défense européenne – au niveau opérationnel, capacitaire et industriel.

 

Mesdames et Messieurs,

Pour la première fois depuis 1954 et l'échec de la Communauté européenne de défense, nous assistons à un effort sans précédent visant à mettre en place une Union de la défense et de la sécurité. Telle est la feuille de route à mettre en place d'ici 2025 !

Et cette Union de la défense et de la sécurité, nous devrons la concevoir sans les Britanniques; puisque, le 30 mars 2019, comme il l'a voulu, le Royaume-Uni deviendra un pays tiers, y compris sur les questions de sécurité et de défense.

Nous devrons en tirer les conséquences juridiques et opérationnelles:

  • Le Ministre de la défense britannique ne siègera plus aux réunions des Ministres de la défense de l'Union européenne; il n'y aura plus d'ambassadeur britannique autour de la table du Comité Politique et de Sécurité.
  • Le Royaume-Uni ne pourra plus être nation-cadre : il ne pourra ni commander les opérations de l'Union européenne ni être chef de file des groupements tactiques.
  • Le Royaume-Uni ne sera plus membre de l'Agence européenne de défense, ni d'Europol.
  • Le Royaume-Uni ne pourra pas bénéficier du Fonds européen de défense selon les mêmes termes que les Etats membres de l'Union européenne.
  • Le Royaume-Uni ne sera plus associé à la prise de décision ni à la programmation de nos instruments en matière de défense et de sécurité.

Tout ce que je viens d'indiquer découle mécaniquement du choix souverain britannique. Nous regrettons ce vote. Nous respectons ce choix.

 

***

 

Nous aurons en 2018 à travailler sur le cadre de notre nouveau partenariat avec le Royaume-Uni. Après, et seulement après que les modalités et les principes d'une séparation ordonnée auront été agréés. Je l'espère bientôt.

S'agissant de cet avenir, je veux souligner deux points:

  • D'abord, comme l'a dit la Première ministre Theresa May, si le Royaume-Uni quitte l'Union, il ne quitte pas l'Europe.
  • Ensuite, malgré le retrait du Royaume-Uni, nous maintiendrons notre capacité stratégique: il n'y aura pas de vide sécuritaire en Europe.

 

Pour trois raisons :

  • Le retrait de Londres n'affectera pas les coopérations bilatérales entre certains Etats membres et le Royaume-Uni – notamment les coopérations opérationnelles. Le Royaume-Uni pourra par exemple continuer à être engagé en Estonie et en Pologne dans le cadre de la présence avancée renforcée de l'OTAN (Enhanced Forward Presence).
  • Le retrait de Londres n'affectera pas le partenariat stratégique entre l'Union européenne et l'OTAN.
  • Enfin Theresa May a, à plusieurs reprises, assuré les Etats membres de l'engagement inconditionnel du Royaume-Uni à maintenir la sécurité européenne.

Je veux saluer cet engagement de Theresa May et à la remercier. L'histoire nous commande de ne pas marchander la sécurité des européens – c'est un impératif absolu.

 

Mesdames et Messieurs,

La négociation sur le retrait du Royaume-Uni est une mission complexe que nous menons avec raison et détermination, sans agressivité, sans naïveté: "kein Raum für Schadenfreude in Brexit". Il n'y a ni revanche ni punition dans la mission que nous menons.

Mon mandat s'inscrit dans un cadre défini par les Chefs d'Etat et de gouvernement et par les résolutions du Parlement européen, qui souhaitent tous un retrait ordonné du Royaume-Uni.

Nous attendons de Londres des progrès suffisants sur trois points:

  • les droits des citoyens européens au Royaume-Uni et des Britanniques dans l'UE ;
  • les questions liées à la frontière entre l'Irlande et l'Irlande du Nord ;
  • le respect des engagements financiers pris depuis que le Royaume-Uni est membre de l'Union.

Nous n'y sommes pas encore. Le travail continue encore cette semaine avec le Royaume-Uni sur les trois sujets prioritaires dont un esprit constructif. Dans 15 jours se tiendra le prochain Conseil européen. Si de vrais "progrès suffisants" sont enregistrés, le Conseil européen pourra alors engager la discussion sur une éventuelle période de transition. Puis les Etats membres définiront en 2018 le cadre de notre nouveau partenariat avec le Royaume-Uni.

Cette relation future, nous la souhaitons ambitieuse! Et nous voulons que la sécurité, la défense et la politique étrangère et la défense en soient des composantes essentielles.

Dès avril 2017, les Chefs d'Etat et de gouvernement ont indiqué leur souhait d'établir un partenariat en matière de sécurité et de défense.

Après sa sortie de l'Union, le Royaume-Uni perdra sa capacité de décision au niveau européen et certains leviers de sa capacité d'influence.

Mais il restera membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, membre de l'OTAN. Il restera une puissance diplomatique, nucléaire et militaire.

Nous sommes et nous serons durablement liés par une communauté de valeurs et de destin.

Dans le passé, sans doute le Royaume-Uni n'a-t-il pas été le fer de lance de la défense européenne. Ce n'est un secret pour personne.

  • La contribution des Britanniques à nos opérations militaires est limitée – à peine 5% du personnel déployé.
  • Les Britanniques n'ont jamais souhaité faire de l'Union une puissance militaire.
  • Les Britanniques ont toujours résisté à la mise en place d'un Quartier général européen, alors qu'un tel Quartier général ne rentrerait pas en concurrence avec l'OTAN.

Mais notre futur partenariat doit être pensé en fonction de la géopolitique de demain et non de la politique et des divergences du passé.

Selon des études du ministère de la défense britannique, d'ici 2045, les grandes puissances mondiales auront doublé leur budget de défense. Certaines – la Chine ou l'Inde, pourraient même le multiplier par cinq.

Je me réfère au titre de votre conférence : "la sécurité et la défense au temps des incertitudes". Qui peut affirmer aujourd'hui que l'Europe restera encore un îlot de stabilité dans 10 ou 20 ans ?

C'est à nous, Européens, qu'il revient de maintenir cette stabilité et de promouvoir nos valeurs dans le monde. Personne ne viendra le faire à notre place. Et il me semble évident que nous serons plus forts si nous coopérons pour répondre à ces défis.

Mesdames et Messieurs,

Dans un document de négociation, le Royaume-Uni s'est prononcé début septembre comme rarement en soutien à la politique européenne de défense ! Dans cet esprit, il semble décidé à s'engager durablement dans la voie de la coopération européenne.

De notre côté, nous souhaitons un partenariat ambitieux dans l'intérêt de l'Union, organisé, si je puis dire, autour de trois B :

  • Broad : notre coopération devra couvrir à la fois les menaces conventionnelles et asymétriques – telles que cyber-attaques.
  • Beneficial : notre coopération devra contribuer au renforcement de la sécurité et de l'autonomie stratégique de l'Union.
  • Balanced : nous devrons veiller à ne pas discriminer les pays tiers.

Un tel partenariat devra aussi répondre à trois principes posés par les Chefs d'Etat et de gouvernement :

  • Un Etat tiers, aussi proche soit-il de l'Union, ne peut prétendre à un statut équivalent ou supérieur à un membre de l'Union.
  • L'autonomie de décision de l'Union devra être respectée ; le Royaume-Uni ne pourra pas décider de l'emploi de certaines capacités sous le drapeau européen.
  • Toute participation volontaire du Royaume-Uni à la défense européenne comportera des droits et des obligations, proportionnels au niveau de cette participation.

Notre futur partenariat devrait aboutir à des réalisations très concrètes. Il devrait par exemple permettre:

  • la participation volontaire du Royaume-Uni aux opérations et missions de l'Union européenne, à la fois en termes de personnels et de capacités stratégiques;
  • la participation du Royaume-Uni à des programmes d'armement communs et à des projets capacitaires dans le cadre de l'Agence européenne de défense, conduite par Jorge Domecq; ainsi que des coopérations industrielles permettant la bonne réalisation de ces programmes;
  • des échanges entre nos services de renseignement afin d'informer notre action extérieure;
  • des échanges sur les cyber-attaques et la gestion, prévention et réponse commune de ces attaques.

Nous savons bien que la défense européenne est un projet ouvert, auquel ont été associés plusieurs de nos pays partenaires en fonction de nos intérêts.

Plus de 25 partenaires ont déjà participé à nos opérations extérieures. L'Agence européenne de défense coopère avec 4 Etats non membres de l'Union européenne. La Norvège est l'un des pays avec lesquels nous avons une étroite coopération.

Nous avons des schémas établis, des pratiques éprouvées et une série d'expériences. Ainsi, nous ne partons pas d'une page blanche lorsqu'il faudra définir le partenariat stratégique avec le Royaume-Uni.

Mesdames et Messieurs,

2018 marquera le 20e anniversaire du Sommet de Saint-Malo, qui fut un sommet fondateur pour la défense européenne.

En 1998, contre toute attente, les dirigeants français et britanniques s'accordaient, après 7 heures de négociation, sur la nécessité de donner une capacité d'action autonome à l'Europe afin de gérer les crises dans son voisinage et au-delà.

J'ai toujours gardé en mémoire cet engagement de Saint Malo lorsque j'ai eu à travailler avec plusieurs d'entre vous dans le cadre de la Convention sur un projet de Constitution qui a été intégralement repris dans le Traité de Lisbonne.

J'ai la conviction que c'est l'esprit de Saint-Malo qui devra caractériser le partenariat futur de défense et de sécurité entre les 27 et le Royaume-Uni. Une défense européenne autonome et solidaire. Ce qui veut dire une Union capable d'agir par elle-même et toujours solidaire dans ces alliances.

La construction d'une Europe de la défense est lancée. Evidemment, nous n'attendrons pas le Royaume-Uni pour la mener à bien. Mais nous serons prêts le moment venu à coopérer avec le Royaume-Uni. Et nous aurons tout intérêt à ce partenariat puisqu'il est attendu par les citoyens européens et qu'il contribuera à la stabilité et à la sécurité de notre continent et de notre voisinage.

Je vous remercie.

SPEECH/17/5021


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