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European Commission - Speech - [Check Against Delivery]

Responsabilité et solidarité: un an à la Commission européenne

Brussels, 28 October 2015

Discours du Président Jean-Claude Juncker lors de la session plénière du Conseil économique, social et environmental (CESE) le 28 octobre 2015, à Paris


Monsieur le Président et cher ami, Monsieur le Ministre et cher ami, Madame la Présidente, Monsieur le Président du Comité économique et social européen, Mesdames et Messieurs les Conseillers, et pour beaucoup d'entre vous, à voir la salle, chers amis,

 

J'avais promis à mon ami Jean-Paul que je viendrai m'adresser à vous à l'occasion d´une de vos sessions plénières. Exceptionnellement, j'ai tenu parole. Mais je comprends que vous avez eu l'obligeance d'organiser cette session ce matin pour pouvoir m'accueillir, et je vous en suis reconnaissant.

J'avais promis à Jean-Paul et à mon ami Olivier Kirsch, voisin lorrain du Luxembourg et complice de toujours. Je leur avais dit que j'attache beaucoup d'importance à ce genre de réunion. J'attache beaucoup d'importance à mes rencontres avec les représentants de la société civile, les représentants du monde syndical, patronal, environnemental, parce que c'est ici – et un peu ailleurs – que la bonne explication politique doit avoir lieu.

Ceux qui me connaissent depuis plus longtemps ne s'étonneront pas du fait que j'accorde beaucoup d'importance au dialogue social au sens large. Et sur les plans nationaux, et sur le plan européen, ce fut une constante de ma vie politique au cours des dernières trente années.

Mon élection à la tête de la Commission - en fait - ne m'a pas fait changer d’avis. Un, je suis trop âgé pour changer fondamentalement d'avis – sur les choses de la vie. Et deux, je constate - à Bruxelles comme ailleurs - que le dialogue social au sens large du terme est en panne. Nous avons perdu cette faculté d'écoute qui a longtemps caractérisé notre façon de vivre ensemble, et je constate que le fossé entre le monde politique, l'action publique européenne, et nos peuples va en s'élargissant.

C'est la raison pour laquelle j'avais dit, lorsque j'ai pris mes fonctions, que la Commission que je préside, serait la Commission de la dernière chance. Je ne le dis pas par immodestie, mais pour souligner l'importance, oui, l'urgence de voir l'action publique européenne et les sensibilités de nos peuples se rapprocher.

Comme j'ai voulu montrer que j'avais compris le message, j'ai voulu faire de cette Commission autre chose que celles qui furent nos prédécesseurs. Je ne peux pas encore faire un bilan après une année - le 1er novembre sera le premier jour d'anniversaire de la Commission que j'ai l'honneur de présider, nous avons été élus par le Parlement européen le 25 ou 26 octobre, donc exactement une année - je ne peux pas encore faire un bilan, dresser un bilan. Le bilan nous le dresserons à l'autopsie, c’est-à-dire à la fin du mandat.

J'avais dit au début que le mandat de cette Commission serait différent des mandats des Commissions qui nous ont précédés. Il est vrai que c'est une Commission différente parce que le mode d'élection qui m'a porté à la tête de la Commission se distingue assez nettement de la façon dont les Présidents de la Commission ont été nommés auparavant. Auparavant, ce sont les Chefs d'Etat et de Gouvernement qui ont nommé le Président de la Commission et le Parlement européen n'avait qu'à suivre.

Cette fois-ci les grandes familles politiques européennes ont présenté des candidats têtes de liste qui ont fait campagne partout en Europe, et qui donc peuvent prendre appui sur un mandat direct des électeurs. Enfin moi, je le sais – je ne suis pas sûr et certain que les électeurs le savent aussi. Mais ils le sauront la prochaine fois parce que lorsque, d'ici quatre années, nous allons répéter l'exercice de nommer les têtes de liste et des candidats à la présidence de la Commission, nos opinions publiques comprendront mieux ce qui est en train de changer en Europe.

J'ai commencé mon mandat en présentant au Parlement européen, avant que Commissaires ne fussent nommés, une déclaration de politique générale en développant devant le Parlement européen une liste de dix priorités politiques autour desquelles s'organisent les travaux de la Commission.

J'ai dit que la Commission est une institution politique et non pas une association de malfaiteurs bureaucratiques et technocratiques – raison pour laquelle j'ai choisi comme membres de la Commission des hommes politiques, qui ont un passé et qui ont un avenir: des anciens Premier ministres, des anciens ministres des Affaires étrangères, des anciens ministres des Finances, des parlementaires chevronnés et d'autres. Donc, pour donner à cette Commission une dimension politique qu'elle n'avait pas auparavant. Nous devons être politiques et nous le serons.

Les gouvernements, les ministres – je le sais bien – n'aiment pas toujours cette aspiration de la Commission. Mais finalement, après une année, je dois dire qu'ils commencent à accepter le fait que la Commission est plus politique et qu'elle est là pour faire la différence avec ce qui fut, autour des dix grandes priorités que j'ai développées. Et j'ai organisé la Commission de façon à ce que nous puissions mettre fin à ce système de silos qui voulait que chaque commissaire s'occupe dans son coin de sa compétence propre et n'est pas en interactivité avec les autres commissaires. Raison pour laquelle j'ai nommé plusieurs vice-présidents. Les vice-présidents, avant le 1ernovembre de l'année passée, occupaient une fonction honorifique. Moi, je leur ai demandé d'occuper une fonction d'organisation, d'inspiration et d'animation pour faire en sorte que plusieurs groupes de commissaires puissent mieux travailler ensemble. Et j'ai demandé aux commissaires et aux vice-présidents de faire des politiques orientées vers la croissance et vers l'emploi, la très grande priorité de cette Commission.

Moi je suis un adepte de ce que j'appelle toujours le triangle vertueux: il faut assainir nos finances publiques, il n'y a pas d'alternative à cela; il faut continuer à engager des réformes structurelles ambitieuses puisque nos économies doivent se moderniser; – et il fallait relancer l'investissement en Europe, investissement orienté vers l'emploi et vers la croissance – grande absente des dernières années des politiques économiques européennes.

Nous avons donc présenté, je dois dire en un temps record, vers la fin du mois de novembre de l'année passée, un plan d'investissement pour l'Europe qui porte mon nom. Ce n'est pas moi qui ai inventé cette dénomination, ce sont ceux qui ont cru que ce plan d'investissement ne connaitrait aucun succès, donc en anticipant, ils ont voulu dénommer le responsable de cet échec, donc ce plan d'investissement porte mon nom. 315 milliards pour relancer l'investissement en Europe – pourquoi? Nous avons en Europe une diminution inacceptable de l'effort d'investissement. En 2013-2014, nous avions moins d'investissements que dans l'année 2007, l'année d'avant-crise: 17% d'investissement en moins. Un grand pays industriel, moteur de la croissance économique en Europe, comme l'Allemagne accuse un retard en termes d'investissement entre 1990 et 2013 de 52%. Nous sommes donc en panne d'investissement et donc il fallait qu'au plan européen, nous relancions l'investissement pour porter remède à cette panne, à vrai dire dangereuse. Et avec la Banque européenne d'investissement, qui est la Banque de l'Union européenne, nous avons lancé le Fonds européen pour les investissements stratégiques enrichi de contributions bilatérales nationales, notamment françaises. Et ce plan étonnamment fonctionne. Il y a des investissements qui sont en train de prendre corps en Europe, un peu partout en Europe, qui sans ce plan n´auraient pas vu le jour puisque les gouvernements étaient dans l'incapacité de financer l'investissement et le secteur privé était dans l'incapacité d'assumer les risques inhérents à des projets d'investissement qui portent loin. Et donc je suis assez satisfait du démarrage de ce Plan d'investissement, notamment en France d'ailleurs, où de beaux projets qui ne se seraient pas faits sans le Plan d'investissement sont en train de prendre corps.

Nous avons lancé, puisque l'investissement ne va pas sans des efforts, cette idée du grand marché européen numérique. J'étais hier soir avec le Président de la République et la Chancelière allemande à l'Elysée pour faire le point sur des accords et des projets communs qui sont en train de se faire entre l'Allemagne et la France. Et les projets développés en commun sont des projets qui ont de la gueule et qui sont d'envergure. Le marché unique numérique est d'une importance capitale. Le monde de demain sera fait d'abord par le numérique, la société entière est en train de se digitaliser, avec les risques qu'un tel changement de méthodes opérationnelles économiques comporte. Mais le chemin vers plus de bien-être, plus de croissance et plus de compétitivité est pavé de tablettes et de téléphones mobiles, des mégadonnées et des nuages. Les mégadonnées, les "big datas", comme on dit en français, représentent déjà aujourd'hui un facteur de croissance qu'il ne faudrait pas que nous sous -estimions. Le secteur des mégadonnées se développe à un rythme de 40% par année. La croissance du secteur des mégadonnées est le septuple de la croissance du secteur numérique considéré sans les mégadonnées. Ce qu'il nous faut faire c'est d'ajouter une dose d'Europe à cette entreprise d'envergure que constitue le marché du numérique. Il faudra que nous mettions un terme à ces 28 fragmentations nationales qui caractérisent l'Europe puisque le marché unique numérique n'existe pas. A comparer l'Europe à la Chine ou aux Etats-Unis, nous sommes ridicules. Les investisseurs n'arrivent pas à amener les décideurs à prendre les bonnes décisions parce qu'il y a trop de régulateurs, il y a trop de règles nationales divergentes. Il faudra donc que nous nous mettions au service du progrès qui va vite puisque les marchés numériques vont vers plus d'unité alors que l'Europe reste dans un monde fragmenté, ce qui nous empêche de faire ce que nous devrions faire.

De même, nous avons lancé l'Union européenne des marchés des capitaux, ce qui est une façon d'améliorer le financement de nos économies qui sont trop dépendantes du seul secteur bancaire et nous devons tout faire pour permettre notamment aux petites et moyennes entreprises - qui sont un domaine de croissance énorme si nous soutenons les acteurs économiques - d'avoir un accès plus correct, plus facile, plus durable aux marchés des capitaux. Je ne nous invite pas à imiter les Etats-Unis, mais aux Etats-Unis, le recours aux marchés des capitaux est plus prononcé, plus développé qu'il ne l'est en Europe. L'économie européenne qui est trop dépendante du seul secteur bancaire, ce qui est un déséquilibre, auquel il faudra que nous portions remède.

Tout comme nous avons lancé ce programme de modernisation orienté vers les emplois et vers la croissance, nous avons lancé une véritable Union européenne de l'énergie pour augmenter en intensité et en nombre les interconnexions énergétiques entre les différents pays européens. C'est une ambition importante, l'Europe importe 53% de ses besoins en approvisionnement énergétique des autres parties du monde et notamment de la Russie. Il faudra que nous mettions un terme à cette dangereuse dépendance énergétique qu'accuse l'Europe à l'égard de la Russie. Moi, je ne suis pas quelqu'un qui ne saurait dire que du mal de la Russie, je trouve d'ailleurs qu'il faudra que nous apprenions mieux en Europe à vivre avec la Russie, puisque la Russie reste un partenaire stratégiquement important et il n'y a pas de sécurité, ni de paix durable en Europe sans qu'il y ait une bonne entente entre les pays de l'Union européenne et la Russie. Mais toujours est-il que nous sommes trop dépendants de la Russie en termes d'importations énergétiques. L'Europe importe pour 400 milliards d'euros par année l'énergie qui nous vient de l'extérieur. Il y a un meilleur usage à faire de ces 400 milliards que de financer les pays exportateurs.

C'est une remarque importante en relation avec le sommet qui aura lieu à Paris au mois de décembre, où l'Europe doit jouer tout son rôle et faire en sorte que cet engagement qui fut le nôtre - de réaliser au moins 40% de réduction des émissions d'ici 2030 par rapport au niveau de '90 - doit être tenu pour donner l'exemple aux autres, pour entrainer les autres, pour faire en sorte que le monde de demain sera une place où les jeunes de demain puissent encore vivre dans au moins d'aussi bonnes conditions que les générations d'aujourd'hui. Et donc, il faudra que nous fassions en sorte – la Commission s'y emploie – pour conclure à Paris un accord climatique mondial qui soit ambitieux, qui soit solide, qui soit durable, et qui soit surtout contraignant. Les bonnes intentions ne produisent pas une bonne politique, et donc il faut que le système que nous allons mettre en place sera un système contraignant et votre Conseil aura tout son rôle à jouer en accompagnant notamment les autorités françaises sur ce chemin qui doit aboutir, je l'espère, à un accord ambitieux en décembre.

Union de l'énergie, Union des capitaux, Plan d'investissement: tous ces projets resteront insuffisants si nous n'arrivons pas à tirer de la crise économique et financière des dernières années les bonnes leçons. Donc, il faudra que les Etats membres suivent, non pas à la lettre, mais d'une façon générale, les propositions que la Commission va faire et a fait pour ce qui est de l'approfondissement de l'Union économique et monétaire. Nous devons renforcer nos règles communes. Nous l'avons déjà fait, et nous avons commencé à bâtir une Union bancaire qui nous permet de responsabiliser les banques et de limiter les conséquences de comportements irresponsables pour les finances publiques, pour les épargnants et pour les contribuables. Et donc, il faudra que nous améliorions la gouvernance économique de la zone euro qui reste faible parce que sous-développée. Tout comme il s'agit de faire en sorte que les principes de sériosité, de rigueur, voire d'austérité là où il le faut, restent d'application, les principes de solidarité doivent le rester également.

J'ai mal vécu ce qu'il est convenu d'appeler la crise grecque parce que trop grand était le nombre des gouvernements qui voulaient exclure, éloigner la Grèce de la zone euro. Si nous avions cédé à cette exigence ahistorique, nous aurions donné le signal de départ pour la décomposition de la zone économique et de la zone monétaire européennes. Il était donc dans l'intérêt général de la Grèce et de la zone euro de faire en sorte que la Grèce puisse rester membre de la zone euro, puisse le rester d'une façon durable, tout en lui permettant de redresser son économie d'une façon non moins durable. J'ai veillé à ce que les efforts – parce que les efforts sont nombreux – des Grecs soient répartis d'une façon plus équitable cette fois-ci que les fois précédentes, et vous avez vu que pour la première fois la Commission a établi une étude sur l'impact social des mesures d'ajustement qui ont dû être prises en Grèce.

J'ai toujours, même en tant que Président de l'Eurogroupe, que je fus pendant huit années, regretté que nous discutions de tout lorsque nous ficelions des programmes d'ajustement, mais que nous n'avons que peu d'attention pour les conséquences sociales des décisions que nous avons prises ensemble avec les gouvernements concernés. Or, si ajustement structurel des finances publiques et des économies veut dire déconstruction sociale, ces plans ne porteront jamais leurs fruits, et donc il faudra que dorénavant nous soyons plus attentifs aux conséquences sociales de nos agissements collectifs.

Nous avons publié récemment le rapport des cinq Présidents, puisque j'avais choisi d'associer le Président du Parlement européen à cet effort. Le plan des cinq Présidents constitue une feuille de route qui nous occupera au cours des années à venir. Dans la mise en pratique de ce Plan il y a des éléments dont je sais qu'ils gênent les gouvernements – enfin, je ne suis pas là pour gêner les gouvernements, et les gouvernements d'ailleurs devraient comprendre qu'ils ne sont pas là pour gêner la Commission – mais il faut lancer des idées qui portent loin. Il faudra qu'en Europe nous nous dotions d'un système de garantie de dépôts qui soit européen, avec des modalités à élaborer, mais l'idée générale est de dire qu'il faut un système européen de garantie des dépôts. Puis, il faudra que nous organisions d'une façon plus intelligente, c'est-à-dire différente, la représentation extérieure de la zone euro. Nous sommes strictement ridicules. Moi, comme Président de l'Eurogroupe, j'assistais aux réunions du Fonds monétaire international, aux réunions du G7, aux réunions du G20, et il y avait trop d'Européens autour de la table. Il faudrait que la zone euro, qui est une zone certes imparfaite, mais cohérente, soit représentée par un seul représentant européen autour de la table des grandes institutions internationales. Le ballet des chaises, où on fait entrer le Président de la Banque centrale, puis on lui dit de partir pour un petit moment parce qu'il faut que le Président de l'Eurogroupe occupe la chaise, voir les gouvernements français, italien et allemand s'exprimer parfois en sens opposés en faisant valoir leur point de vue, ne nous permet pas de donner à ceux qui nous observent de loin l'idée que l'Europe est un système bien organisé. Il faudra donc que nous réorganisions la représentation extérieure de la zone.

C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, nous avons revu les règles qui commandent le déroulement des différentes étapes qui font partie du semestre européen, où il s'agit de mieux coordonner nos politiques économiques. Là encore, il faudrait qu'avec plus d'enthousiasme les gouvernements suivent les recommandations que la Commission émet dans le cadre du semestre européen, qui est un semestre de coordination de nos politiques nationales pour qu'elles ne se développent pas d'une façon contradictoire. Nous avons choisi de réduire le nombre des recommandations. Jusqu'à présent la Commission et le Conseil les adoptaient et émettaient à l'endroit de chaque Etat membre 10, 15, 20 recommandations nationales. Résultat : elles ne furent pas suivies d'effet. Les gouvernements qui les avaient adoptées eux-mêmes s'en foutaient éperdument. Trop de recommandations tuent les recommandations. Et cette fois-ci nous avons choisi d'émettre moins de recommandations par pays et je voudrais que les gouvernements des Républiques et des quelques monarchies qui nous restent suivent, dans leur sagesse, la sagesse initiale de la Commission lorsqu'elle a émis les recommandations nationales.

Dans ce contexte, Monsieur le Président, je voudrais dire un mot au sujet des relations économiques transatlantiques. Moi, je connais bien les États-Unis, moins bien que la France, mais tout de même, et je constate dans mes entretiens avec le Président Obama et avec d'autres responsables américains que tout lentement, sans le dire, sans nous en avertir, les Etats-Unis sont en train de détourner leur attention de l'Europe pour jeter leur regard - qui porte loin - sur le monde pacifique.

Vous avez vu que, sans très grands problèmes, un traité de commerce fut conclu avec les pays du Pacifique asiatique notamment. Et maintenant nous sommes en train de négocier un traité entre les Etats-Unis et l'Europe qui – c'est le moins qu'on puisse dire - n'a pas un accès direct au cœur des Européens puisque beaucoup d'Européens pensent que nous sommes en train de brader, de vendre les vertus et les principes européens. Cela n'aura pas lieu. Il n'est pas question de réduire vers le bas nos niveaux de protection environnementale, nos niveaux de protection sociale, nos standards en matière culturelle. L'Europe n'est pas à vendre, l'Europe n'est pas à acheter. Donc, nous restons fidèles aux grands principes qui ont fait et qui font toujours, je pense, la force de l'Europe. Mais il faudra savoir que si nous n'arrivons pas rapprocher, dans un système de rapprochement équilibré et symétrique, les points de vue des Américains et les nôtres, que nous serons les perdants de la construction du monde commercial de demain. Si demain, nous voulons que les règles, que les normes soient fixées par les Etats-Unis et par nos amis asiatiques, abstenons-nous. Mais si nous voulons garder une influence sur les grandes questions qui sont la matière dont sera fait le monde de demain, nous devons agir. Nous devons agir sur de bonnes bases, je les ai rappelées, mais nous devons nous mettre en position de pouvoir être perçus comme un interlocuteur crédible dans le monde, et non seulement dans le monde outre-Atlantique, mais dans le monde pris dans sa globalité.

Parlant de ce traité transatlantique, je veux dire un mot – puisque votre Président l'a souhaité -– de la dimension sociale de l'Europe: elle est insuffisamment meublée. Je le dis depuis toujours. La dimension sociale est la grande absente de la construction européenne. Ce qui explique d'ailleurs la désadhésion des classes populaires et du monde des travailleurs par rapport à l'Europe. C'est dangereux, ce désamour de ceux qui portaient en leur cœur, et qui l´exigeaient à chaque instant, la construction européenne. Le monde du travail n'est plus le complice de la construction européenne telle qu'elle est faite aujourd'hui. Il faudra que nous apportions de très sérieux changements à notre façon de penser l'Europe sociale. Ce n'est tout de même pas un mot obscène que de dire que l'Europe doit aussi être portée par une ambition sociale. Nous avons des ambitions économiques, nous avons des ambitions à gauche et à droite, mais nous sommes très faibles lorsqu'il s'agit de décrire nos ambitions sociales – raison pour laquelle la Commission pendant la première moitié de 2016, proposera à la méditation des gouvernements et des parlements nationaux, et donc des comités et conseils du type du vôtre, un socle de droits sociaux minimaux qui sera développé d'une façon à ce que l'idée que l'Europe doit aussi être sociale et avoir des standards minimaux soit mieux perçue par les gouvernements, par les parlements, par les conseils comme le vôtre et par l'opinion publique générale.

L'Union européenne n'est pas dans un bon état, regardez les ruptures, le fissures de solidarité, les remises en cause, les doutes, les hésitations qui accompagnent le processus d'unification européenne. Cela est surtout visible en relation avec le problème migratoire et je voudrais d'ailleurs féliciter Olivier et le Conseil d'une façon générale, d'avoir su adopter hier soir, je crois, à l'unanimité le rapport sur la migration que, évidemment, je n’ai pas encore lu, ce qui me permet d'en parler avec beaucoup d'autorité; parce que j'ai cru comprendre que d'une façon générale, en termes d'analyses et d'actions, ce que vous proposez à l'unanimité - ce qui est rare et ce qui vous honore puisque cela a demandé des efforts considérables des uns et des autres - et ce que la Commission propose sont presque identiques.

J’avais déjà dit en prenant mes fonctions que les politiques migratoires figureraient parmi les dix grandes priorités de la Commission. A l'époque, en juillet, septembre de l'année passée, rares étaient ceux qui prenaient au sérieux cette exigence; mais pour qui connait le monde, savait que le phénomène migratoire allait nous atteindre beaucoup, bientôt. Il y a 2,3% de la population mondiale qui est en mouvement; plus que 230 millions d'hommes et de femmes, donc ce n'était qu'une question de temps avant de voir débarquer chez nous beaucoup de malheureux qui n'ont pas la chance de vivre comme nous au soleil mais qui, depuis qu'ils sont nés, doivent vivre dans l'ombre. Avec la guerre en Syrie, les désordres en Afrique du Nord, la décomposition de l'Etat libyen, le moment était proche, déjà l'année passée, où l'Europe serait confrontée à l'un de ses plus grands défis depuis les 30, 40 dernières années. Je veux dire ici, comme je le dis ailleurs, que ceux qui viennent chez nous méritent le respect. Ceux qui partent ne le font pas par plaisir. Ceux qui partent, en règle générale, ne sont pas les plus paresseux. Ceux qui partent pour vivre mieux et pour permettre à leurs familles et à leurs enfants de vivre mieux, en règle générale, sont portés par de très impressionnants paquets d'énergie, de talent et de savoir-faire. Et donc il est de notre devoir d'intégrer ceux qui viennent dans nos sociétés. C'est l'idée de l'homme que je me fais et c'est une certaine idée de l'Europe que je ne voudrais pas que nous laissions détruire par les forces populistes d'extrême droite et les forces populistes, et les forces qui n'aiment pas l'autre. Si on n'aime pas l'autre qui vient d'ailleurs, on cessera un jour de nous aimer entre nous. Il n´y a pas le monde et l'Europe d'une part, il y a l'Europe dans le monde. Et il faudra montrer que nous savons que l'Europe n'est pas une invention pour elle-même, il faudra que nous soyons moins nombrilistes, mais il faudra que nous mettions nos ambitions et nos talents au service de la planète entière.

Raison pour laquelle j´avais convoqué dimanche dernier un Sommet des Balkans de l´Ouest, où la pression migratoire est plus perceptible que dans d´autres pays ensemble avec l´Autriche et l´Allemagne, qui sont un peu dans le même bateau. Et il est curieux de voir que le Président de la Commission européenne doive convoquer une réunion à Bruxelles avec les pays des Balkans de l´Ouest – ensemble avec la Serbie, le FYROM et l´Albanie – pour que ces pays se parlent entre eux. Il est tout de même incroyable en Europe – au sein de l´Union européenne – d´avoir sept Etats membres qui ne se parlent pas, qui ont le même problème et qui n´ont pas l´énergie pour essayer de résoudre ce problème en se parlant. Les migrants viennent d´un pays à l´autre, et le pays d´où ils viennent n'est pas à même d´informer le pays vers où ils vont, et le pays où ils sont venus n'est pas à même d´informer le pays de la prochaine étape qu´il y a du monde sur les rues. Parfois j´ai l´impression que les téléspectateurs savent plus sur les mouvements des migrants que les gouvernants. Et donc il fallait mettre ensemble tous ces gouvernements pour qu´ils puissent se parler et se dire les quatre vérités. Si vous ne dites pas à votre voisin pourquoi vous ne l´aimez pas, vous ne l´aimerez jamais. Et donc nous avons insisté à un spectacle d´invectives et d´attaques dont je n´avais pas pensé qu´elles pourraient avoir lieu en Europe. Cela est dû au fait que les gouvernements et que les sociétés ne se parlent pas. Nous avons maintenant trouvé une solution qui ne sera solution que si elle est appliquée. Jusqu`à présent nous avons consacré beaucoup de temps à la question des réfugiés, mais les décisions que nous avons prises ne furent jamais suivies d´effets. Le 23 septembre nous avons décidé de mettre 3,5 milliards d´euros supplémentaires, à financer par les budgets nationaux au service de la politique des réfugiés. 400 millions nous sont parvenus pendant les dernières semaines – 2,3 milliards manquent toujours. Frontex a demandé 775 agents supplémentaires; promis, juré, 300 sont sur place. Si on continue comme ça – non seulement nous n´allons pas résoudre les problèmes, mais nous serons ridicules. Ceux qui nous regardent de loin, les Jordaniens, les Libanais, les Turcs – lorsque je leur parle, ils disent: quel est en fait votre problème, vous avez 0,11% des réfugiées sur le territoire de l´Union européenne. Le Liban plus que la moitié de la population, Jordanie de même, la Turquie abrite sur son territoire 2,5 millions de réfugiés et nous leur disons, allez, faites tout ce que vous pouvez faire pour que les réfugiés restent chez vous. Mais alors il faut payer le prix. L´Europe doit payer le prix: accueillir les réfugiés qui le méritent, c´est-à-dire des demandeurs d´asile; il faudra que nous fassions une distinction très claire entre ceux qui ont un droit à l´asile et les réfugiés dits économiques, qui ont de bonnes raisons pour partir, mais qui n´ont pas de très bonnes raisons pour rester. Je voudrais que ceux auxquels on accordera le droit d´asile puissent repartir chez eux lorsque le calme – je rêve – sera revenu sur les rives de l´autre côté de la Méditerranée, mais je ne voudrais pas que nous mettions à mal le droit d´asile et les Conventions de Genève. Le droit d´asile est un droit – cela ne se discute pas, c´est une exigence, c´est une ardente obligation de l'Europe d´accorder le droit d´asile à ceux qui sont persécutés pour des raisons politiques, religieuses ou autres.

Et puis il faut payer le prix. Il faudra que nous trouvions avec la Turquie un accord sur un programme d'action conjoint en matière de réfugiés. Nous sommes en train de négocier. Les négociations sont presque terminées. Je voudrais dire ici que, évidemment je comprends les doutes et les hésitations de ceux qui disent: on ne peut pas conclure un accord avec Erdoğan. Mais avec qui d'autre, en Turquie? Si la Turquie, pour m'exprimer simplement, ouvre les vannes il y aura 2 à 3 millions de réfugiés qui viendront en sus du nombre des réfugiés que nous devons déjà abriter et puis il y aura un mouvement de la Jordanie, du Liban vers la Turquie. Et donc la Turquie ne va pas faire en sorte que les réfugiés puissent rester sur le territoire turc. Donc il faudra que nous payions le prix aux Turcs. Et je sais que c'est une idée qui n'est pas très populaire parce que droits de l'homme, liberté de la presse, oui j'en parle souvent avec Erdoğan, mais nous avons un problème que nous devons résoudre ensemble et en commun accord avec la Turquie et nous le ferons.

En matière de réfugiés, il faudra que nous changions le système de Dublin, il ne fonctionne plus. S'il ne fonctionne plus, on ne peut plus l'appliquer. Et donc la Commission fera des propositions y afférentes au cours du printemps de 2016 et si possible avant.

Je voudrais que nous dotions l'Europe d'un système de migration légale. Je dis non à l'immigration illégale, mais je dis un grand oui à la migration légale. L'Europe vu son état démographique a besoin de migration légale. Au début du 20ème siècle, 20% de la population mondiale était européenne, maintenant 7% de la population mondiale est européenne, et d'ici la fin du siècle, 4% de la population mondiale de 10 milliards sera européenne. Donc nous avons besoin de migration, mais de migration organisée, de migration structurée, donc de migration légale et la Commission va faire, au cours des mois à venir, des propositions en ce sens.

Moi, je voudrais, Mesdames et Messieurs les Conseillers, que l'Europe soit un continent en mouvement, non pas un continent qui ne fait que se regarder lui-même, mais un continent qui puisse être fier de ce qu'il a pu réaliser au cours des 50, 60 dernières années. Nous sommes insuffisamment fiers de l'Europe. Nous avons fait tout de même de grandes choses ensemble. Nous sommes très souvent lamentables, mais sur l'essentiel: faire en sorte que la paix règne en Europe, sur ce continent si souvent martyrisé; que nous nous dotions d'une monnaie unique – entreprise difficile mais entreprise étonnamment réussie si on considère que jusqu'à présent nous avons fusionné en une monnaie unique 19 monnaies nationales - imaginez-vous l'Europe et son état après la guerre de l'Irak, après la crise économique et financière, sans l'euro, nous aurions eu 15, 19 gouvernements allant dans tous les sens, nous aurions eu 15,19 banques centrales nationales faisant des politiques antinomiques, contradictoires; non l'Europe va mieux avec les grandes réalisations, y compris le marché intérieur, que nous avons su accumuler au cours des dernières années.

Il faut continuer. Il faut continuer à rester fiers de l'Europe. Et il faudra faire en sorte que les générations de demain, elles, puissent être fières de ce que nous avons fait, comme nous pouvons être fiers des performances des générations précédentes. Mon père était soldat pendant la deuxième guerre, on a interdit à ma mère d'aller à l'école parce que les Allemands avaient interdit que le français soit enseigné dans les écoles luxembourgeoises, puisque le Luxembourg est trilingue. Nous devons parler les langues de nos voisins parce que les Français et les Allemands s'obstinent à ne pas apprendre le luxembourgeois. Donc nous avons choisi d'étudier leurs langues. Je le dis aussi parce qu'une autre dimension, alors qu'elle ne relève pas du domaine des compétences communautaires, reste, comme je le disais, insuffisamment ameublée, c'est la dimension culturelle. L'Europe c'est aussi son héritage culturel, raison de plus pour ne pas céder à certaines exigences qui nous viennent de l'autre côté de l'Atlantique.

L'Europe a besoin, pour pouvoir avancer en ordre de marche, de la société civile, des organisations syndicales, patronales, du monde agricole et paysan dont je ne dirais jamais assez à quel point l'Europe est dépendante de la performance quotidienne de ceux qui travaillent et labourent la terre. L'Europe a besoin de votre Conseil qui est de bon conseil.

L'Europe, elle-même, a besoin pour pouvoir avancer, oui de détermination et de patience, de cette détermination et de cette patience dont ont besoin les grandes ambitions et les longues distances. Je vous remercie de votre attention.

SPEECH/15/5946

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