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European Commission - Speech - [Check Against Delivery]

Pour une Europe plus cohérente et plus solidaire - discours du Président Juncker au 'Premio Nueva Economía Fórum 2015', à Madrid

Madrid, 21 October 2015



Monsieur le Président du Conseil,

Monsieur le Ministre,

Mes chers collègues Commissaires, notamment le Commissaire espagnol, mon ami Miguel - qui n'est pas le Commissaire espagnol mais qui est le Commissaire qui vient de l'Espagne,

Très chers amis pour beaucoup d'entre vous,

 

Je suis – Monsieur le Président du Conseil - très ému, en fait, de pouvoir accéder à votre souhait de recevoir le prix que vous avez bien voulu me décerner aujourd'hui. C'est un grand honneur. Vous savez que nous sommes dans un lieu chargé d'histoire, un lieu fameux de la scène lyrique espagnole. Un lieu chargé d'histoire(s) au singulier et au pluriel et donc je me sens très honoré d'être parmi vous.

Et je voudrais remercier mon ami le Président Mariano Rajoy d'avoir fait mon éloge. Nous nous connaissons depuis tant d'années, je ne savais pas qu'il avait une si bonne opinion de moi-même. Et donc je le remercie très chaleureusement pour avoir dit ce qu'il a dit. Et je voudrais le remercier pour avoir eu avec lui, comme Premier ministre de mon pays et comme Président de la Commission, non seulement des relations de travail fructueuses mais une relation amicale et personnelle, et la deuxième dimension est hautement plus importante que la première.

J'ai pu assister à de nombreuses réunions du Conseil européen ensemble avec Mariano et j'ai toujours admiré, bien qu'il est très souvent très espagnol, qu'il n'a jamais perdu de vue l'intérêt général de l'Union européenne. Oui, travailler dans le sens de l'intérêt général de l'Union européenne: voilà la mission principale de la Commission européenne, qu'elle soit présidée par moi ou par mes prédécesseurs, notamment votre voisin portugais, dont on m'avait dit qu'il assisterait à la réunion mais je ne l'ai pas encore vu.

(à M Barroso) Et je voudrais te rendre hommage à toi aussi pour le travail que tu as fait à la tête de la Commission, donnant non seulement l'impression, mais faisant en sorte que les pays du Sud, notamment méditerranéens, savent au moins aussi bien faire que les orthodoxes du Nord, dont je suis. Donc merci d'être venu, cher ami.

Je suis d'autant plus ému que nous sommes à la veille du 30ème anniversaire de l'adhésion de l'Espagne à l'Union européenne. J'étais – parce que j'ai atteint maintenant l'âge où l'on raconte des anecdotes - Président du Conseil budget lorsque, pendant le deuxième semestre '85, nous avons préparé l'adhésion de l'Espagne et du Portugal à l'Union européenne. Et je négociais donc, avec l'Espagne et avec le Portugal, et je me rappellerai toujours que nos problèmes d'alors ressemblent étrangement à nos problèmes d'aujourd'hui. L'Allemagne à l'époque – Monsieur Tietmeyer, futur Président de la Banque centrale allemande, était Secrétaire d'état aux finances en Allemagne. Et il me disait en juillet - première lecture du budget: Il n'est pas certain que tous les parlements nationaux vont approuver l'adhésion de l'Espagne et du Portugal. Et donc, on ne peut pas faire un budget pour douze Etats membres. Alors j'ai fait un budget pour dix Etats membres. Alors les parlements nationaux, pris par un élan de sagesse, ont tous dit oui à l'adhésion de l'Espagne et nous avons fait un budget – alors que nous avions fait un budget pour dix Etats membres – nous avons fait un budget pour douze Etats membres, mais pour dix mois seulement.

Et donc nous étions à l'époque aussi ridicules que nous le sommes aujourd'hui. Comme disent les latins, «Nihil novum sub sole», rien de nouveau sous le soleil. Parce que déjà à l'époque il s'agissait d'un problème d'argent – il s'agit toujours de l'argent. Soit il s'agit du pétrole, soit il s'agit de l'argent; pétrole dans le monde, moins important aujourd'hui qu'à l'époque. Problèmes d'argent, pour le dire d'une façon un peu primaire: de fric.

Mais l'Espagne est devenue membre et l'Union européenne s'en est trouvée enrichie – et par l'Espagne, et par mes amis portugais; parce que sans l'Espagne - la même remarque valant pour le Portugal je ne dis pas ça parce que tu [M. Barroso] es là, l'Europe, sans l'Espagne et sans le Portugal, serait moins riche, moins généreuse, moins talentueuse, moins ingénieuse. Et donc je n'ai jamais aimé ce discours qui avait cours pendant les années '90, distinguant les pays du Nord soi-disant orthodoxes, rigides, sérieux, et ce qu'on appelait à l'époque « le Club Méditerranée ». J'ai toujours trouvé cette formule complétement vexatoire pour l'Espagne et pour les autres pays du Sud. Je n'accepte pas les divisions en Europe: il n'y a pas une Europe du Sud et du Nord, il n'y a pas une Europe de l'Est et de l'Ouest, il y a une Europe solide, unifiée dans sa diversité. Et j'ai toujours pris soin de bien marquer que le pivot central de l'Union européenne, le centre d'intérêt de l'Europe, ce ne sont pas les pays, bien que je respecte beaucoup les nations, qui ne sont pas des inventions provisoires de l'histoire; mais le centre de l'Europe, l'élément pivotal, l'élément central, c'est la cohésion de l'Union européenne. N'acceptons plus les divisions en Europe. Nous avons beaucoup souffert pendant la Deuxième Guerre mondiale, après la Deuxième Guerre mondiale, pendant la Guerre froide, des divisions en Europe. L'Europe n'est pas un ensemble fait de divisions et de compartiments, c'est un ensemble cohérent qui doit agir avec conséquence.

Votre Forum, Monsieur le Président, me décerne ce prix et votre Forum est en fait un lieu de débat, de dialogue, cherchant la cohésion. La cohésion doit prendre place et donc les vertus qui sont celles de votre forum sont exactement les mêmes pour l'Europe dans son ensemble. L'Europe doit être un continent de dialogue et non pas de confrontation, l'Europe doit être un dialogue, des débats, et non pas d'opposition. Et donc, vos vertus – celles de votre Forum – sont aussi les vertus de l'Union européenne.

Cette Union européenne ne va pas très bien. Il y a comme je le disais récemment dans le discours sur l'état de l'Union - discours inventé en principe par mon prédécesseur, mon ami Barroso – : il y a insuffisamment d'Union en Europe, il y a insuffisamment d'Europe dans l'Union. Et donc il faudra que nous veillions à garder en vie les ambitions, les espoirs et les rêves de l'Europe. Parce que l'Europe c'est aussi un rêve - pas seulement pendant la nuit - c'est un rêve diurne, pas seulement nocturne. Regardez les divisions qui sont celles de l'Europe, regardez les ruptures de solidarités, les fissures et les fractures: nous sommes en manque de solidarité, parce que nous ne nous aimons pas suffisamment. L'Europe est aussi une affaire d'amour – pas une affaire d'amour au sens vulgaire du terme, mais une histoire d'amour. Il faut – nous le savons de par notre vie privée - veiller à garder l'amour en vie. C'est à quoi nous nous appliquons.

Vous avez vu les problèmes qu'a connus la Grèce et que nous avons connus avec la Grèce: là encore, il s'agissait de construire et de sauvegarder l'unité de l'Europe. Nous avons réussi, au prix de mille contraintes imposées à nos amis grecs, à sauvegarder l'unité de l'Europe. Ce fut important et je suis gré à l'Espagne et au Président du gouvernement d'avoir appuyé, en toutes circonstances et en dépit de toutes les difficultés, la Commission dans son action. Il y a des Etats membres et des Premiers ministres qui n'aiment pas que la Commission soit un organe politique. Nous ne sommes pas une bande de bureaucrates ni des technocrates, nous sommes des hommes politiques et nous voulons l'être. Nous ne sommes pas le gouvernement de l'Europe, mais nous contribuons à la gouvernance européenne avec les moyens qui sont les nôtres et sur ce point, le Président du Conseil nous a toujours appuyés.

Ruptures des solidarités, fissures des cohérences: oui, on le voit dans le cadre de la crise – il faut bien l'appeler par son nom – de la crise des réfugiés. J'ai demandé aux pays membres de l'Union européenne et à d'autres de venir à Bruxelles dimanche prochain non pas pour organiser un simulacre de Conseil européen. Moi, je ne convoque pas les Conseils européens - c'est la tâche de mon ami Donald Tusk -, mais il y aura une réunion de plusieurs Etats membres qui voisinent la route des Balkans parce qu'il faudra bien que nous apportions une réponse à un des Etats membres les plus exigus de l'Union européenne, la Slovénie, qui se trouve face à des problèmes énormes. Non seulement parce que la Slovénie est un Etat membre à la taille modeste, autrement plus grand, d'ailleurs, que le Luxembourg, mais aussi parce que la Slovénie est devenue un théâtre de confrontations entre les uns et les autres. Il faudra bien que nous apportions une réponse à ces problèmes presque existentiels pour la Slovénie. J'ai décidé, de concert avec d'autres, de réunir à Bruxelles dimanche prochain un certain nombre de Chefs d'Etat et de Gouvernement qui longent le chemin des Balkans, qui est devenu un chemin dramatique. Il ne m'arrive pas souvent de pleurer, mais lorsque je regarde soir après soir ce long cortège de réfugiés qui me rappelle les images de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en noir et blanc que j'ai vues lorsque j'étais jeune, il m'arrive presque de pleurer. Je n'aime pas cette Europe – cette Europe qui se nombrilise, cette Europe qui se ferme aux espoirs et à l'attente des autres. J'aime l'Europe où des centaines de milliers de volontaires viennent assister, appuyer les réfugiés. Moi, je sais bien qu'on ne peut pas accueillir sur nos territoires toute la misère du monde, mais nous devons au moins regarder la misère du monde avant d'agir.

Nous étions capables de mettre fin à la Guerre froide. Nous étions, et j´en suis fier, capables de fusionner 19 monnaies nationales en une monnaie unique. A vrai dire, je suis le seul homme politique en Europe, qui figure parmi les signataires du traité de Maastricht. Vous voyez mon âge. Mariano a bien voulu parler de mon expérience, moi je parle de mon âge. Lorsque nous avons signé le traité de Maastricht, rares étaient ceux qui nous pensaient capables de réaliser l´Union économique et monétaire. D´ailleurs, l´Union monétaire nous a mieux réussi que l´Union économique, parce qu´en matière de coordination des politiques économiques il y a beaucoup d´efforts à faire. Nous devons réapprendre à être fiers de l´Europe. Nous étions capables de mettre un terme à ce drame qui voulait que l´Europe soit un continent de guerres. Nous avons la paix. La planète entière nous admire pour cela. Sauf parfois, et de plus en plus souvent, les Européens.

Lorsque je voyage - je ne voyage pas beaucoup, moins que Monsieur Barroso - lorsque je suis sur un autre continent je vois les yeux briller lorsque ceux que je visite parlent de l´Europe. Et lorsque je rentre à Bruxelles ou à Luxembourg, je me retrouve dans la vallée des peurs, une lacrimarum valle. Nous ne savons pas qui nous sommes et nous sommes insuffisamment fiers des performances nombreuses, solides, de nos prédécesseurs. Nous avons su faire en sorte que le continent européen, l´Union européenne, qui n´est pas toute l´Europe – puisque l´Europe est plus large que l´Union européenne – nous avons su lancer le marché intérieur, le plus grand marché intérieur de la planète. Nombreux étaient ceux qui pensèrent au début des années 90 que nous ne réussirons pas – nous l´avons fait. Nous oublions très souvent, mes chers amis, que l´Europe est le continent le plus petit. L´Union européenne, c´est un territoire de 5,5 millions de kilomètres carrés. La Russie, pays européen, 17,5 millions de kilomètres carrés. Notre part relative dans le produit intérieur brut global est en train de se réduire. D´ici quelques années l´Europe représentera 15% du produit intérieur brut mondial. Déjà aujourd´hui 80% de la croissance a pour origine des pays hors de l´Union européenne. Et nous sommes un continent démographiquement très faible. Nous étions au début du 20ème siècle, nous Européens, nous représentions 20% de la population mondiale. Aujourd´hui, 7% et à la fin du siècle sur 10 milliards d´hommes, et de femmes et d´enfants, l´Europe représentera 4%. Donc, nous sommes le continent le plus petit. Nous sommes démographiquement affaiblis et nous le resterons. Et économiquement, nous voyons la fin des années glorieuses européennes par comparaison à ce que font et sont en train de faire les autres. Donc, le moment n´est pas arrivé pour nous rediviser en ligues et catégories nationales, le moment est venu de faire en sorte que l´Union européenne reste ensemble, qu´elle sorte grandie des évènements et des évènements de crise. Si je n´étais pas Luxembourgeois, je mettrais en garde l´Europe contre les petits Etats. Mais comme je suis Luxembourgeois, j´aime bien les petits Etats qui s´appellent Grand-Duché. Et donc, nous devons veiller à respecter les nations. Les nations qui d´ailleurs doivent restées unies en interne. Il y a trop de divisions en Europe. Il ne faut pas en ajouter d´autres. Donc, je voudrais que l´ensemble européen reste cohérent et reste conséquent dans ses actions et non pas dans ses ambitions.

Nous avons beaucoup de travail à faire, cher Mariano, au cours des semaines, des mois et des années à venir. Et je voudrais pouvoir compter, et je le fais, sur la solidarité de l´Espagne, qui n´a jamais manqué à l´Europe. La construction européenne serait incomplète sans les nombreux apports de l ´Espagne et donc je suis content, heureux d´avoir pu accepter ce prix. Tu as dit que je l´ai mérité. Là, je te donne entièrement raison. Je crois que l´Espagne et l´Europe doivent aller ensemble. Il y a deux drapeaux derrière moi. Il n´y n'a pas de différences entre ces drapeaux. Je suis Européen parce que j´aime l´Espagne. Et vous êtes Européens parce que vous aimez l´Espagne. Et tous, nous autres Européens non Espagnols – mais je suis Espagnol de cœur – nous devons savoir, et nous le savons, que sans l'Espagne nous n´irons pas loin. Le philosophe français Blaise Pascal disait: j´aime les choses qui vont ensemble. L´Espagne et l´Europe, c´est deux choses, deux réalités et deux rêves qui vont ensemble.

 

Muchas gracias.

SPEECH/15/5889

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