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SPEECH/11/753

José Manuel Durão Barroso

Président de la Commission européenne

La meilleure réponse à la crise: Une Europe forte et unie

Fondation Gulbenkian

Paris, le 14 novembre 2011

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

C'est un grand plaisir pour moi d'être parmi vous aujourd'hui, dans les nouveaux locaux de la fondation Gulbenkian, et je remercie M. Rui Vilar, son Président et M. João Pedro Garcia, directeur de la délégation à Paris, de m'avoir invité à ce cycle de conférences européennes.

Susciter de grands débats sur l'Europe est l'un des principaux objectifs de la fondation Gulbenkian. Et j'en suis particulièrement heureux car plus que jamais, il est indispensable de débattre publiquement et ouvertement de l'Europe et de notre avenir commun.

Il faut bien reconnaître que la perception de ce qui est fait est tout aussi importante que la substance même de ce qui est entrepris.

Or, depuis 2008, l'Europe a vu les crises s'enchaîner comme jamais auparavant: crise financière, crise économique, crise de la dette souveraine. Autant de crises qui ont jeté une lumière crue sur certaines de nos faiblesses structurelles.

A cette succession de crises a répondu une succession de sommets européens, se suivant à un rythme inédit. Car l'urgence, c'est de ne laisser aucun doute sur notre ferme volonté à éteindre les incendies et à assurer la stabilité de la zone euro et de l'Union dans son ensemble. Mais, je le reconnais, les décisions qui sont prises sont souvent difficiles à comprendre pour le public; elles sont en effet très techniques et c'est tout naturel car elles portent sur des sujets très complexes et expliquer qu'elles sont indispensables fait largement partie du rôle des responsables européens et nationaux.

La vérité c'est aussi que les décisions prises ne pourront pas avoir des effets immédiats. C'est un effort sur le long terme, un marathon pas un sprint. En outre, à peine ces décisions sont-elles prises, qu'elles sont fréquemment perçues – à tort ou à raison - comme étant déjà remises en question. Et s'assurer qu'elles seront mises en œuvre avec détermination par tous, cela aussi fait largement partie du rôle des responsables européens et nationaux, c'est même l'essentiel de notre rôle.

A cela s'ajoute la perception d'une pression forte des marchés sur le politique avec l'émergence d'acteurs jusque-là peu connus du grand public, les agences de notation, qui sont parfois présentées comme dictant leur loi aux Etats et aux institutions européennes. Et il est indispensable que ces acteurs fassent preuve d'une extrême rigueur dans leurs évaluations et d'un grand sens des responsabilités dans leur communication.

Et je n'oublierai pas d'inclure, dans cette liste déjà impressionnante, la mention de nos grands partenaires internationaux qui nous demandent instamment d'apporter une réponse rapide et énergique à nos désordres actuels.

Car c'est bien à plus de cohérence européenne que s'attendent nos partenaires et les investisseurs.

Dans un tel contexte de tensions, de pressions et de péripéties, il n'est pas étonnant que beaucoup d'Européens s'interrogent et aient le sentiment de vivre une période très confuse qui manque souvent de lisibilité.

Et nombreux sont ceux qui sont tout simplement saisis de vertige face au gouffre de certaines dettes et aux risques de contagion.

Nous vivons donc une période qui suscite des inquiétudes sur notre avenir, voire du scepticisme sur la capacité de l'Europe à surmonter ses difficultés actuelles.

Cette succession de crises s'est ainsi progressivement transformée en une crise de confiance, qui a touché l'euro, mais aussi plus largement l'Europe, en un mot notre destinée commune.

Au-delà de cette perception d'un destin qui nous échapperait, il y a aussi la réalité quotidienne. Celle d'une période de grands défis et de grands changements pour chacun d'entre nous, individuellement et collectivement.

La réalité quotidienne, pour beaucoup d'Européens, est synonyme de plus de chômage, plus de pauvreté, plus d'injustice, voire de désespoir.

Un jeune Européen sur cinq aujourd'hui sans emploi: c'est inacceptable et nous ne devons pas accepter l'inacceptable. C'est pourquoi la formation professionnelle et la création d'emplois sont au cœur des priorités de la Commission européenne.

Quatre-vingt millions de personnes dans l'Union européenne menacées de pauvreté, dont plus de la moitié sont des femmes et 20 millions des enfants: c'est intolérable et nous ne devons pas tolérer l'intolérable. C'est pourquoi la Commission européenne est fortement engagée dans la lutte contre la pauvreté, qui doit être systématiquement intégrée dans toutes nos politiques.

Des contribuables qui seraient les seuls payeurs des comportements irresponsables d'institutions financières: c'est inadmissible et nous ne devons pas admettre l'inadmissible. C'est pourquoi la Commission européenne a adopté une proposition de taxe sur les transactions financières et a accompli un travail législatif considérable en matière de réglementation financière.

Maintenant, il n'est pas surprenant que certains se soient emparés de ce climat très difficile, fait d'incertitudes et d'inquiétudes, pour alimenter des discours simplistes, populistes et dangereux. Mais il leur reste à faire la preuve que le repli sur soi, le protectionnisme et les égoïsmes nationaux sont une alternative crédible à une destinée européenne commune, au service de l'intérêt général européen et dans le respect des intérêts nationaux.

Nous pouvons être convaincus qu'ils ne pourront jamais en apporter la preuve. Ils ne feront que surfer sur les peurs. Car comme le disait Jacques Lacan "le réel c'est quand on se cogne." Et ils se cogneront à la réalité incontournable du monde dans lequel nous vivons. Une réalité dont personne ne peut s'affranchir. Cette réalité, c'est celle de l'interdépendance.

La vraie alternative est simple: soit nous faisons l'autruche, nous nions la réalité et l'Europe sera en recul face au dynamisme du reste du monde; soit nous gérons notre interdépendance et nous assurons ainsi notre indépendance, en faisant en sorte que l'Europe reste dans la course.

Et c'est bien l'échelon européen qui est le meilleur moyen pour permettre à chacun d'entre nous de maîtriser son avenir dans un monde totalement interconnecté et de plus en plus compétitif.

Le climat difficile que nous connaissons est la source de nombreuses indignations, qui sont parfaitement légitimes et compréhensibles. Mais je voudrais dire que l'indignation seule ne suffit pas: sans pistes d'actions pour l'avenir, elle ne peut que tourner à vide. L'indignation catalyseur de changement est celle qui s'accompagne d'un engagement et d'une perspective.

C'est bien une telle indignation qui est au cœur même de la construction européenne. Car c'est l'indignation des pères fondateurs face aux déchirements européens, mais aussi leur engagement et leur vision audacieuse, qui ont permis à l'Europe de connaître 60 années de paix et de prospérité.

C'est parce qu'ils ont voulu une Europe unie que l'Europe est forte.

Et alors que nous sommes en crise et que certains parlent de possible désintégration européenne, il est plus que jamais nécessaire de rappeler que l'Europe est un succès.

Les tensions et les pressions que nous connaissons ne doivent nous faire perdre ni notre sang-froid ni notre sens de la perspective.

Je voudrais juste rappeler ici quelques éléments qui nous permettent de mieux saisir la place de l'Europe dans le monde.

L'Union Européenne est la première économie mondiale avec 21% du produit intérieur brut mondial.

L'Union Européenne est aussi la première puissance commerciale mondiale et la première destination des investissements étrangers avec 230 milliards d'euros contre 100 pour les Etats-Unis et moins de 80 pour la Chine.

L'Union Européenne est également de très loin le premier donateur international d'aide au développement (presque 60%, d’après l’OCDE).

Nous avons aussi choisi de nous doter d'une monnaie unique, l'euro, qui est devenue la deuxième monnaie de référence au niveau mondial. Et n'oublions pas que l'euro nous a assuré des taux d'intérêts bas, une stabilité des prix, une inflation maîtrisée.

Enfin, l'Europe se place largement en tête pour tous les indicateurs de développement humain, que ce soit l'éducation, la santé, l'espérance de vie, l'égalité de revenu ou encore la sécurité du cadre réglementaire et institutionnel.

L'Europe c'est tout cela, c'est-à-dire une puissance collective économique et financière fondée sur des valeurs politiques fortes et inspiratrices: liberté, démocratie, règle de droit, et respect de la personne humaine. Une puissance qui se soucie du bien-être de ses concitoyens et du sort de plus vulnérables à travers le monde.

Et c'est quand nous sommes unis, quand nous parlons d'une même voix, que nous sommes influents et que nos partenaires internationaux nous écoutent et nous respectent. C'est le cas notamment dans les relations commerciales.

Mais tout cela ne s'est pas fait en un jour. C'est le fruit de soixante années réussies d'intégration européenne, de crises surmontées, de petits pas et d'efforts constants pour former une seule Union et un seul marché, qui sont la force de chacun de nos différents Etats membres.

Et notre travail n'est pas terminé, car l'Europe est une dynamique. Tout ce que nous avons construit doit être défendu, car rien n'est définitif, et nous devons nous adapter aux circonstances politiques et économiques d'un monde en pleine transformation.

Tout recul conduirait à la désintégration, à plus ou moins brève échéance, de la construction européenne. Et cette désintégration aurait un coût incommensurable, pour nous Européens, mais aussi pour le reste du monde.

Faut-il attendre que nous soyons au bord du précipice pour le comprendre? Un récent sondage a montré que les Grecs sont très largement favorables à l'ancrage dans l'euro, à 80%!

Et c'est bien pour cela que nous devons nous battre; pour préserver nos acquis, en tirer tout le potentiel, et renforcer notre Union.

C'est seulement en refondant notre Union que nous pourrons sortir plus forts de cette crise.

Oui, il nous faut refonder notre Union pour dépasser nos contradictions et surmonter nos faiblesses.

Dépasser nos contradictions, tout d'abord: car l'euro, qui est sans aucun doute l'un de nos plus grands succès, est paradoxalement devenu notre talon d'Achille. Pourquoi? Parce qu'il lui a manqué un complément indispensable, que la Commission a toujours appelé de ses vœux, à savoir le renforcement de la coordination des politiques économiques. Nous avons adopté une monnaie unique et un marché unique, mais nous avons conservé des politiques budgétaires et fiscales nationales. De ce fait, les Etats membres de la zone euro ont pu connaître ce que j'appellerai une illusion de prospérité car tous ont bénéficié des bas taux d'intérêt et de la stabilité financière associés à l'euro. Mais tous n'ont pas fait les efforts de consolidation et de convergence nécessaires. Et la crise financière de 2008 est venue brutalement mettre en évidence, pour certains d'entre eux, le poids devenu insoutenable de la dette publique.

Surmonter nos faiblesses, ensuite: aujourd'hui, l'Europe doit vivre à l'heure de l'assainissement des finances publiques, pour retrouver des marges de manœuvre à court terme. Mais l'heure est aussi aux réformes structurelles, pour s'adapter sur le moyen terme à une nouvelle donne économique mondiale, comme à l'évolution de nos sociétés vieillissantes.

Dans tous les cas, cela doit être fait en poursuivant un objectif commun: réduire les divergences entre nos politiques économiques et générer une croissance durable, équitable et créatrice d'emplois.

Il nous faut à la fois répondre dans l'urgence à la gravité de la situation actuelle et avoir une stratégie sur le moyen et le long terme. Il nous faut plus de stabilité et de responsabilité, mais aussi plus de croissance et de solidarité.

Ce sont ces fragilités et ces contradictions que les marchés sont en train de tester.

Notre capacité de résistance sera à la hauteur de la volonté de nos pays de respecter leurs engagements budgétaires et d'intensifier leurs réformes structurelles. Et de notre volonté commune d'avancer encore un peu plus dans l'intégration européenne.

Nous avons mis en place une zone euro intégrée, mais pour la gérer nous avons largement conservé une méthode de type intergouvernemental. C'est une contradiction que nous sommes en train de dépasser.

Et il faut bien voir, au-delà des rebondissements presque quotidiens, que nous avons déjà fait beaucoup de progrès vers plus de coordination véritable entre nos politiques économiques et plus de recours à la méthode communautaire.

Des engagements très forts ont déjà été pris pour que nous puissions agir avant qu'il ne soit trop tard, et donc mieux évaluer et gérer ensemble nos politiques économiques et budgétaires, avant que les budgets nationaux ne soient décidés.

Ces engagements, pris par tous les Etats membres de l'Union européenne, renforcent le rôle de la Commission. Et cela répond bien à la nécessité d'avoir des institutions fortes et stables. En effet, ainsi que l'a écrit le prix Nobel d'économie Douglas North "les institutions existent pour réduire l'incertitude dans le monde."

En outre, la Commission européenne est, par les compétences que lui donnent le Traité, le gouvernement économique par excellence de l'Union, celui qui peut garantir que tous les États membres sont sur un pied d'égalité au regard des traités.

Et c'est bien dans cet esprit que la Commission va bientôt présenter de nouvelles propositions pour approfondir la gouvernance économique de l'Union européenne et de la zone euro.

Nous nous pencherons aussi sur la question de la représentation de la zone euro sur la scène internationale, afin qu'elle s'exprime d'une seule voix dans les Institutions Financières Internationales, au premier rang desquelles le FMI.

Il est vrai que les décisions prises sur le renforcement de la gouvernance économique comportent tout un volet de surveillance et de sanctions. Et c'est tout à fait normal. Pour que l'Europe soit crédible, il faut s'assurer que chacun respecte sérieusement et loyalement tous les engagements pris en commun.

Toutefois, il ne faudrait pas caricaturer la nature de cet exercice, comme certains pourraient être tentés de le faire.

Il ne s'agit pas d'une mise sous tutelle mais d'éviter la tentation du pire. Il s'agit donc d'une responsabilisation de chaque Etat membre, pour éviter que les décisions d'un seul Etat puissent mettre en difficulté tous les autres.

Il ne s'agit pas d'un abandon de souveraineté mais d'un partage de souveraineté au sein de l'Union européenne, garanti par l'indépendance des institutions communautaires que sont la Commission et le Parlement européen et aussi la Banque Centrale Européenne et la Cour de Justice.

Le recours à la méthode communautaire est la meilleure assurance que les règles adoptées dans une Union d'Etats souverains soient respectées.

Il s'agit donc bien d'inscrire notre action dans l'esprit original de la construction européenne, qui est fondée sur un partage de souveraineté et non sur un abandon de souveraineté.

Il ne s'agit pas non plus d'aller vers une Europe éclatée ou à deux vitesses, mais d'assurer l'indispensable renforcement de la zone euro, dans le respect de l'intégrité de l'ensemble de l'Union européenne.

Toutefois, je voudrais être très clair sur un point: mon ambition pour l'Europe est qu'elle puisse avancer au rythme de ceux qui souhaitent plus d'intégration, plus de coopération, plus de solidarité. Ce qui veut dire que ceux des Etats membres qui veulent avancer plus vite ne doivent pas être entravés par ceux qui ne le veulent pas ou ne le peuvent pas.

Et il s'agit bien de solidarité, car il ne peut y avoir d'Union durable sans solidarité, pas plus qu'il ne peut y avoir de solidarité sans responsabilité.

La solidarité dans l'Union européenne, c'est accepter de tendre la main à un autre qui, un jour, vous la tendra en retour.

La solidarité dans l'Union européenne, c'est celle qui doit exister entre les Etats membres, d'une part, et entre les institutions et les Etats membres, d'autre part.

C'est, par exemple, celle de notre politique de cohésion et des fonds structurels qui sont plus importants que jamais pour contribuer à générer une croissance créatrice d'emplois. C'est particulièrement important pour les jeunes Européens qui connaissent un taux de chômage dont le niveau est intolérable.

Mais cette solidarité, c'est aussi celle qui doit exister entre tous les citoyens de l'Union européenne, dans le respect de nos différences et quelles que soient nos forces et nos faiblesses.

C'est ainsi, en adaptant nos règles, que nous réussirons à gérer intelligemment notre interdépendance pour assurer notre indépendance et sans nous laisser dicter ce que nous devons faire par d'autres.

Mesdames et Messieurs,

Refonder l'Union européenne, c'est prendre en main notre destin, en renforçant notre unité sur la base de la solidarité et de la responsabilité; en partageant une ambition pour un avenir commun, fondé sur la stabilité et la croissance; en parlant d'une voix claire et audible sur la scène internationale; et en revivifiant non seulement la confiance mais aussi l'attachement au projet européen.

L'Europe, ce n'est pas un projet abstrait. C'est la réalité quotidienne de 500 millions d'Européens, qui partagent des valeurs et des intérêts communs, qui étudient et travaillent ensemble, qui passent d'un pays à l'autre sans franchir de postes frontières. Ils donnent vie chaque jour à une culture européenne faite de l'imbrication étroite de cultures nationales fortes, de l'enrichissement d'affinités électives transnationales et translinguistiques.

Et pour conclure c'est vers deux grandes figures de cette culture européenne que je souhaiterais me tourner: Voltaire, qui a écrit que "rien ne se fait sans un peu d'enthousiasme" et Hegel pour qui "rien dey grand ne s'est accompli dans le monde sans passion."

C'est l'enthousiasme et la passion des pères fondateurs qui nous ont permis de bénéficier des succès de 60 années d'intégration européenne.

A notre tour de montrer le même enthousiasme et la même passion, car rien n'est insurmontable! Ne baissons pas les bras et accomplissons ensemble les grandes tâches qui nous attendent pour laisser à nos enfants et petits-enfants une Europe plus forte et plus unie, une Europe qui leur assurera un meilleur avenir.

Je vous remercie de votre attention.


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