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SPEECH/10/166

 

José Manuel Durão Barroso

 

Président de la Commission européenne

 

Europe: quel héritage? Quelles responsabilités?

 

Etats généraux de l'Europe

Strasbourg, 17 avril 2010


Monsieur le Ministre,

Monsieur le Maire de Strasbourg,

Monsieur le Président, Cher Tommaso Padoa-Schioppa,

Messieurs les Présidents du Conseil régional et du Conseil général,

Mesdames et Messieurs,

Merci, cher Tommaso Padoa-Schioppa, pour ces mots d'introduction. Je suis heureux de participer avec vous tous à ces Etats généraux de l'Europe à Strasbourg. C'est avec grand plaisir que j'ai répondu positivement à l'invitation de Jacques Delors et de vous-même.

Vous m'avez proposé de vous parler de "l'Europe : quel héritage, quelles responsabilités ?". En ajoutant un sous-titre: "pas d'avenir sans mémoire".

Vous avez d'ailleurs placé cette rencontre sous le signe de l'amitié franco-allemande. Cette amitié est sans doute, depuis plus de cinquante ans, une des grandes réussites de la construction européenne.

Notre héritage, c'est la réconciliation des peuples de notre continent voulue par quelques hommes d'exception visionnaires. La déclaration Schuman aura soixante ans le 9 mai prochain. C'est notre texte fondateur. Il traduit bien l'essence du projet européen: un rêve, un idéal, que l'on se propose de réaliser par une démarche pragmatique, par des solidarités concrètes.

Parler d'Europe unie cinq ans seulement après le conflit le plus meurtrier de tous les temps, c'est alors d'une audace inouïe. Quant à fusionner des intérêts dans une Communauté européenne du charbon et de l'acier avant de construire une communauté plus large, c'est, en 1950, dans la grille de lecture des Etats-nations, de la pure témérité politique et intellectuelle!

Notre héritage, c'est le projet politique des pères fondateurs. C'est-à-dire le plus grand projet d'intégration supranationale qui ait jamais existé. L'Europe, c'est bien plus qu'un simple marché! C'est le plus grand ensemble d'intégration politique et économique du monde. C'est une communauté de droit et de valeurs. C'est un espace de solidarité et de coopération.

Notre héritage, c'est aussi la méthode communautaire. C'est-à-dire la règle du jeu européen, avec des institutions solides et des processus décisionnels qui ont fait leur preuve. Cette méthode permet de dégager un intérêt général européen qui exprime nos valeurs communes et nous renforce mutuellement.

Nous sommes aujourd'hui les dépositaires et les acteurs de ce projet politique. Et nous avons à ce titre d'immenses responsabilités. La plus importante d'entre elles, c'est de préserver et d'approfondir cet héritage. C'est de continuer à bâtir une Europe forte dans le monde. D'autant que nous sommes dans un contexte nouveau qui exige de l'Europe qu'elle mobilise toute son énergie, sa volonté politique et son ambition pour relever les défis de la mondialisation.

Mais sommes-nous bien en train de préserver notre héritage? N'y a-t-il pas un risque de le voir se défaire?

Le traité de Lisbonne renforce le projet européen. Il renforce les institutions européennes. Toutes les institutions. Il donne plus de cohérence, d'efficacité et de légitimité à nos décisions. Grâce à plus de compétence pour le Parlement européen. Grâce à l'extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil, qui facilite les accords. Grâce à des pouvoirs accrus accordés à la Commission, notamment dans les domaines de l'union économique et monétaire, et dans les relations extérieures. Grâce à la création d'un Haut Représentant les relations extérieures qui est aussi  Vice -Président de la Commission.


Toutes ces innovations sont de véritables avancées. Elles ont un sens politique : plus d'ambition communautaire pour plus d'actions en commun.

En fait, la méthode communautaire a été renforcée de façon significative par le traité de Lisbonne : d'abord par la généralisation de la "procédure législative ordinaire" qui comporte le droit d'initiative de la Commission, le vote du Conseil à la majorité qualifiée et la co-décision du Parlement européen. Ensuite, par la suppression des piliers et la pleine communautarisation de l'espace de justice, liberté et sécurité (ex 3e pilier).

Mais au moment même où nous avons un instrument qui renforce un élément de notre héritage, la méthode communautaire, que se passe-t-il?

Il semblerait que certains fassent une lecture plutôt intergouvernementale de ces changements. Je crois qu'il y a là, vous le reconnaîtrez avec moi, pour le moins un paradoxe.

Bien sûr, je comprends que la mondialisation puisse effrayer certains. Je suis conscient de l'attitude un peu défensive que suscite la perception de l'interdépendance mondiale. Tout cela peut se traduire par des tendances au repli sur soi et par la tentation de revenir au chacun pour soi national.

D'autres raisons encore expliquent sans doute ce phénomène.

Mais comment se fait-il que certains voient dans le traité de Lisbonne le contraire de ce qu'il instaure ?

Il faut que le traité de Lisbonne soit appliqué pour ce qu'il est: un traité qui prévoit plus d'ambition pour plus d'Europe.

Le Conseil européen a maintenant un président permanent, ce qui accroît  la possibilité de cohérence et de continuité dans l'action des Etats membres au niveau européen. Il faut qu'il contribue plus que jamais au renforcement de l'Union, dans le respect de la méthode communautaire.

Il faut que notre service diplomatique, qui est en cours de création, contribue à rapprocher les diplomaties nationales, à renforcer la place de l'Europe dans le monde, sous l'autorité du Haut Représentant et Vice-Président de la Commission, en appuyant la Commission et le Conseil dans l'ensemble de l'action extérieure.

Il faut surtout que l'on comprenne que l'Union européenne ce n'est pas seulement Bruxelles et Strasbourg. Il faut que les Etats membres, y inclus la société civile, soutiennent le projet européen en coopération avec les institutions européennes, notamment le Parlement européen et la Commission.

 C'est quand nous suivons une approche communautaire que nous pouvons aller plus loin. Lorsque nous sommes divisés, nous échouons. Si je partage avec vous un peu de mes préoccupations, c'est parce que je veux vous dire, à vous qui avez foi dans l'Europe, que nous, Européens, nous devons nous mobiliser à ce  moment important de la construction de l'Europe.

Le cas de la Grèce est un exemple parlant. Quand les difficultés sont apparues, il a fallu agir. Tout d'abord en Grèce, et par la Grèce elle-même, à travers le lancement d'une action d'assainissement sérieuse et ambitieuse. La Grèce a répondu à ce défi.  C'est alors que j'ai plaidé avec vigueur pour un soutien européen et pour la solidarité européenne. Finalement, et après pas mal d'hésitations, la raison l'a emporté. Nous avons fini par trouver une réponse que je qualifierais de créative.

Une lecture intergouvernementale, de la frilosité, des doutes : ce n'est pas mon idée de l'Europe. Ce n'est pas l'idée de l'Europe que nous avons reçue en héritage de Jean Monnet et de Robert Schuman!


Alors il y a des moments où il faut choisir. Il y a des moments où il faut dire les choses clairement. Qu'est-ce que nous voulons faire en Europe? Est-ce que nous voulons aller de l'avant, avec ambition et ensemble? Ou est-ce que c'est chacun dans son coin, au risque du déclin?

Ma réponse est très claire.

Nous avons des défis immenses à relever. D'abord sortir de la crise. Le pire de la tempête est peut-être derrière nous, mais la reprise est encore fragile, avec un chômage beaucoup trop élevé. Ensuite, nous engager dans une nouvelle stratégie économique et sociale. Et continuer à nous armer pour être compétitifs face à la mondialisation.

Jean Monnet avait déjà écrit en 1954 cette réflexion qui pourrait être d'aujourd'hui: "Nos pays sont devenus trop petits pour le monde actuel à l'échelle des moyens techniques modernes, à la mesure de l'Amérique et de la Russie aujourd'hui, de la Chine et de l'Inde demain".

Alors quand il faut prendre à bras-le-corps la concurrence mondiale, le changement climatique, l'insécurité énergétique, le vieillissement démographique, les flux migratoires, l'heure n'est certainement pas aux hésitations. Pour l'Union, c'est une heure de vérité.

Devant tous ces défis, notre meilleure chance de réussir, c'est la dimension européenne! C'est d'aller plus loin dans la coordination. C'est d'affirmer la place de l'Europe dans le monde. C'est de définir l'intérêt européen et de dégager un consensus. C'est de défendre de façon déterminée et stratégique les valeurs et les intérêts de l'Union sur la scène internationale.

La Commission a proposé une nouvelle stratégie économique, la "stratégie Europe 2020". C'est un nouveau modèle de croissance pour l'Europe. Il ouvre un grand chantier de rénovation pour une Europe de la connaissance et de l'innovation, une Europe de l'emploi et de la cohésion sociale, une Europe plus verte et compétitive. C'est ce qui nous permettra de préserver notre économie sociale de marché et notre modèle de société européen.

Nous sommes interdépendants à l'intérieur de l'Union. Les mesures prises dans un État membre ont des répercussions sur les autres. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai évoqué avec les États membres l'idée d'une "déclaration d'interdépendance", qui doit se traduire par plus de coopération et de solidarité. L'idée de la stratégie "Europe 2020", c'est de coordonner les efforts, c'est d'aller de l'avant ensemble.

Déjà, certains ont des réticences lorsqu'on parle d'objectifs dans le domaine absolument prioritaire de l'éducation. L'éducation serait une compétence exclusive des États membres. Or le traité de Lisbonne dit que c'est une politique dans laquelle l'Union a une compétence de coordination. Autrement dit, elle peut coordonner ou compléter par ses actions celles des États membres. Comment peut-on parler de politique économique pour l'Europe et donc de compétitivité, sans parler de compétences et de qualifications professionnelles? Sans parler d'éducation et de formation? L'Union doit accompagner les efforts des États membres pour améliorer la qualité de nos systèmes d'enseignement et de formation.   Ce qui compte, c'est d'améliorer la situation des jeunes face à l’emploi!

Il y a aussi des réticences lorsque la Commission propose comme objectif européen la lutte contre la pauvreté. C'est bien une compétence essentiellement nationale. Mais le traité de Lisbonne dit aussi que la cohésion sociale est un objectif de l’Union, et la lutte contre l’exclusion sociale une compétence partagée entre Union et États membres. Alors il faut que l'Europe fasse jouer ses instruments et sa dimension pour atténuer la précarité sociale et la détresse humaine que la crise accentue.


Il y a en Europe une demande de plus de coordination économique. Dans mes orientations politiques pour la nouvelle Commission, que j'ai présentées devant le Parlement européen en septembre 2009, j'appelais déjà à une coordination renforcée des politiques économiques.

Il y a aussi une demande de gouvernance économique. La Commission va examiner plusieurs pistes d'action pour renforcer le pacte de stabilité et de croissance, approfondir la coordination des politiques économiques et mettre en place un mécanisme permanent de règlement des crises. Elle présentera une communication à la mi-mai. Cette communication sera très claire. Aux voix qui pourraient s'élever pour que la gouvernance se développe en dehors de la méthode communautaire, elle répondra: cela doit se faire dans le cadre des traités. Nous sommes une communauté de droit!

Cette communauté de droit doit d'ailleurs être au service de l'Europe des citoyens. Il y a en Europe une demande de moyens pour faire valoir plus efficacement les droits des citoyens. Aussi, la Commission présentera la semaine prochaine un programme d'actions concrètes qui compléteront l'espace commun de justice, de liberté, et de sécurité.

Il est temps que chacun prenne ses responsabilités. La Commission prend les siennes: assumer pleinement son pouvoir d'initiative et maintenir le cap de l'intérêt général européen. Pour être dignes de notre héritage, il faut traduire nos principes en décisions politiques. Il faut reconnaître aux institutions européennes – en particulier à la Commission et  au Parlement européen – leur pleine capacité à porter ce projet politique!

Nous avons parfois souffert d'un manque d'unité. Il faut le dire franchement. Des divisions idéologiques entre pro-européens ont parfois nourri le camp des eurosceptiques. Certains n'ont peut-être pas très bien compris le sens historique du grand élargissement de 2004, par exemple, ou n'ont pas bien perçu tout le bénéfice que cette Europe élargie nous apporte collectivement. D'autres aiment mieux l'Europe du marché que l'Europe politique. D'autres encore préconisent une Europe plus politique, mais ne souhaitent pas un approfondissement du marché intérieur. Ces divisions doivent être surmontées. Pour pouvoir contribuer à façonner la mondialisation, l'Europe a besoin de tous ses atouts – de la dimension donnée par l'élargissement, de la force économique donnée par le marché intérieur, de la capacité d'action renforcée donnée par l'intégration politique. C'est autour de tous ces éléments que les proeuropéens, tous les proeuropéens, doivent s'unir dans une véritable coalition pour l'Europe!

Il faut une vraie coalition entre tous les Etats membres - petits et grands, nouveaux et anciens -, entre nos institutions, entre toutes les forces pro-européennes de l'échiquier politique, notamment au sein du Parlement européen.

Il faut une alliance de tous ceux qui aiment l'Europe et ont une ambition européenne. Nous amorçons une nouvelle période. Il faut maintenant que la volonté politique soit au rendez-vous. Dans quelques années, nous verrons que nous avons fait un saut qualitatif considérable.

Je lance cet appel à tous ceux qui ressentent cette responsabilité de poursuivre l'héritage européen. C'est notre devoir à l'égard des pères fondateurs. Mais ce n'est pas qu'une responsabilité à l'égard du passé, c'est aussi, et surtout, une responsabilité pour l'avenir.

C'est en étant unie que l'Europe est forte. C'est dans la cohésion et la solidarité qu'elle avance. C'est lorsqu'elle poursuit son idéal qu'elle est capable du meilleur. Alors soyons à la hauteur de notre héritage. Mobilisons l'esprit de nos institutions. Et prenons nos responsabilités. C'est notre meilleure chance de gagner!


Merci


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