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SPEECH/07/406












Viviane Reding

Membre de la Commission européenne, responsable de la société de l'information et des médias




Liberté d'expression, liberté et pluralisme des médias;
Objectifs et avenir de la politique européenne des médias


















19e forum des médias de Nordrhein-Westfalen
Cologne, le 18 juin 2007

Mesdames et messieurs,

Cette semaine, les chefs d'État et de gouvernement des 27 États membres de l'UE se réunissent à Bruxelles avec le président de la Commission européenne pour une des plus importantes réunions du Conseil européen. L'enjeu de cette rencontre n'est rien moins que l'avenir de l'intégration européenne. C'est ce que le Premier ministre belge sortant, Guy Verhofstadt, a fort justement exprimé en disant que l'Europe devait choisir entre une zone de libre échange relâchée où les politiques sont simplement coordonnées pour abolir les entraves au marché, et une union politique de l'Europe, à structure fédérale, qui représente effectivement et fermement dans le monde entier des valeurs communes, des intérêts économiques communs et une vision commune de la politique étrangère. Pour ma part je ne peux que souhaiter de tout cœur à Angela Merkel, la présidente du Conseil européen, beaucoup de succès dans les négociations des prochains jours sur un nouveau traité fondamental européen. En tant que Luxembourgeoise, je sais et j'apprécie que la Présidence allemande milite pour une Europe élargie capable d'agir et, donc, prête à affronter l'avenir.

Les médias du monde entier auront les yeux tournés vers la session du Conseil européen de Bruxelles. Les agences de presse et les services en ligne rivaliseront de rapidité pour être les premiers à sortir les informations tandis que les chaînes de télévision, publiques ou privées, voudront fournir les meilleures images.

Le cadre juridique applicable aux médias européens n'est pas ces jours-ci à l'ordre du jour du Conseil européen de Bruxelles. Mais s'il est une phrase qui concerne directement les journalistes accrédités à Bruxelles c'est celle qui figurera dans les conclusions du sommet européen ce vendredi : grâce à une nouvelle réglementation européenne, les tarifs d'itinérance baisseront de jusqu'à 70 % à partir du 30 juin.

Et pourtant, les médias ne sont pas seulement ceux qui font rapport des négociations, ils sont aussi l'objet des négociations sur le nouveau traité fondamental européen. En effet, un des thèmes de ces négociations est l'avenir de la Charte des droits fondamentaux de l'Union. L'article 11 de cette Charte élaborée en 2000 par la Convention européenne sur les droits fondamentaux sous la présidence de Roman Herzog, ancien Président de la Cour constitutionnelle allemande et Président fédéral allemand, résume en termes concis les fondements du régime juridique des médias en Europe.

Même si cet article 11 de la Charte n'a probablement plus de secret pour aucun d'entre vous, je voudrais rappeler le libellé de cette importante disposition. Je cite :

"Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontières.

La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés."

Cet article concis contient tout ce qui fait la politique européenne des médias. On peut dès lors parler d'un triangle de la politique européenne des médias constitué de:

  • la liberté d'expression
  • la liberté des médias
  • et le pluralisme des médias.

Permettez-moi de fournir quelques explications et quelques exemples sur ces trois fondements de la politique européenne des médias.

Liberté d'expression

La liberté d'expression est l'un des droits fondamentaux les plus importants de nos démocraties européennes. Elle est protégée constitutionnellement dans tous les États membres de l'Union et, de plus, reconnue aussi depuis des années par la Cour de justice des Communautés européennes comme un des droits fondamentaux de l'Europe.

Étant moi-même journaliste de profession, il va de soi, à mes yeux, que le droit à la liberté d'expression doit être le pivot de tout ordre juridique concernant les médias. Notre démocratie doit être un "forum d'idées et d'opinions " où on discute et s'affronte librement sur les meilleures solutions. La liberté de pouvoir exprimer son opinion en paroles, en écrits ou en images, sans ingérence des pouvoirs publics, est tout aussi indispensable pour cela que le droit des journalistes d'exercer leur travail sans encombre et d'avoir accès à toutes les informations et événements importants.

Même si la liberté d'expression est déjà un volet incontesté de l'acquis constitutionnel européen, la réglementation européenne des médias peut la stimuler et renforcer son efficacité dans l'Union européenne. C'est ainsi que, depuis des années, dans les négociations avec les candidats à l'adhésion, l'Union européenne fait du respect de la liberté d'expression une condition fondamentale d'adhésion à l'Union. En outre, l'activité transfrontalière des journalistes dans l'UE est une mise en œuvre importante des libertés fondamentales européennes. Elle contribue en même temps à la liberté d'accès à l'information par-delà les frontières, ce qui est une condition préalable importante à l'exercice efficace de la liberté d'expression. Car, privée d'information, la liberté d'opinion resterait vide de sens.

Depuis 1989, la directive "Télévision sans frontières" œuvre pour la liberté d'expression et d'information transfrontalière dans l'audiovisuel. Elle permet en effet de diffuser des programmes de télévision transfrontaliers sur la base du droit du pays d'origine, sans que celui de destination puisse y faire obstacle. Cette liberté est souvent considérée, ces derniers temps, comme un processus purement économique. Or, elle n'est possible que parce qu'un des droits fondamentaux de l'Union européenne peut au préalable être exercé.

Je me réjouis que le Parlement européen et le Conseil de ministres de l'UE aient trouvé un accord politique, ces derniers mois, sur la proposition de la Commission de poursuivre et de renforcer les principes importants de la directive européenne sur la télévision, aussi dans le contexte des nouveaux médias. La nouvelle directive "services de médias audiovisuels sans frontières", sur laquelle les institutions de l'UE se sont entendues en mai sous Présidence allemande, consolide le droit à la liberté d'expression et d'information transfrontalière aussi pour les services à la demande, quelle que soit la voie par laquelle ils sont transmis. C'est d'une importance capitale non seulement pour le marché intérieur européen, mais aussi pour la construction d'un espace européen démocratique et pluraliste de l'information et de la liberté d'expression.

La nouvelle directive sur les "Services de médias audiovisuels sans frontières" contient une nouvelle avancée juridique essentielle pour la liberté d'opinion : le droit à de courts extraits d'évènements, que vous connaissez déjà en Allemagne grâce à la jurisprudence de la Cour constitutionnelle et qui s'appliquera aussi à l'avenir dans le domaine audiovisuel par-delà les frontières. Ainsi, une petite chaîne de télévision estonienne aura-t-elle la possibilité de diffuser les images clé d'un match de football qui a lieu en France, même si des droits exclusifs s'y rattachent. Je considère ce nouveau droit à la retransmission transfrontalière de courts extraits d'évènements comme une nouveauté importante pour la création d'un espace d'opinion et d'information européen.

Même si, pour beaucoup d'Européens, la liberté d'expression et d'information va de soi, elle n'en a pas moins besoin d'être constamment confortée. Je pense à la semaine dernière où, dans un important pays membre de l'UE, un homme politique a réclamé l'interdiction des "Télétubbies". Je pense aussi à quelques-uns de nos voisins immédiats auxquels nous devons constamment rappeler l'importance de la liberté d'opinion. Je pense encore à la Russie, où les citoyens comme les journalistes sont loin de toujours pouvoir exercer leur liberté d'opinion telle qu'elle est reconnue dans l'UE. Je pense enfin à la Chine que je visite régulièrement et où je plaide tout aussi régulièrement pour le respect de la liberté d'opinion et d'information.

Mesdames et messieurs,

La liberté d'expression et d'information n'est pas un luxe que l'on ne doit s'offrir que dans les sociétés développées. La liberté d'expression et celle de l'information sont le point de départ du développement d'une société libérale et démocratique. Sur ce point, nous devons, nous Européens, être intransigeants dans notre dialogue avec les pays tiers.

Dans le même temps, nous devons, avec notre réglementation des médias, donner l'exemple d'une large liberté d'information et d'opinion. C'est pourquoi je me réjouis de l'initiative prise il y a quelques jours à Bruxelles, par un groupe de rédacteurs en chef européens d'Allemagne, d'Espagne, d'Autriche, de Belgique, de Slovénie, de Bulgarie et de Roumanie, d'élaborer, une "charte européenne de la liberté de la presse" avant les prochaines journées mondiales de la liberté de la presse du 3 mai 2008. Je suivrai attentivement leurs efforts et leur apporterait, s'ils le souhaitent, un soutien personnel.

Liberté des médias

Le deuxième principe de notre ordre juridique européen des médias, consacré par l'article 11 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE, est la liberté des médias. Il faut d'abord entendre par là la liberté des créateurs de médias d'utiliser les moyens de diffusion (presse écrite, télévision, radio, on-line etc.) comme un espace d'expression et de transport de la liberté d'opinion et d'information.

Mais il faut aussi entendre par liberté des médias celle de disposer d'une base économique solide sans laquelle toute activité médiatique serait impossible. La liberté d'expression étant en principe incompatible avec l'existence de médias d'État ou dirigés par l'État, l'activité des médias dépend largement de l'initiative privé.

Je considère par conséquent le fait que nous admettions et favorisions en Europe le financement de contenus médiatiques par la publicité, comme un aspect important de la liberté des médias. Que ce soit dans la presse, à la télévision ou sur internet, rares sont ceux qui aiment la publicité. Pourtant, elle permet de diffuser largement des contenus sans pour autant en faire porter le prix élevé aux utilisateurs des médias. La notion de "chaîne en clair" le montre bien, qui renvoie à un moyen de diffusion de masse que des millions de gens reçoivent "gratuitement à la maison", tant pour s'informer que pour s'instruire ou se divertir. Or, ce n'est possible que grâce au financement par la publicité.

C'est pour cette raison que je suis fondamentalement opposée aux interdictions de la publicité. Comme je l'ai déjà maintes fois réaffirmé, aucune interdiction de la publicité ne partira de Bruxelles tant que je serai en charge de l'information et des médias. Et jusqu'à présent j'ai tenu parole.

Je n'en reste pas moins d'avis qu'il n'appartient pas à Bruxelles ou à des autorités nationales de décider à la minute près quand une émission doit exactement être interrompue par une page publicitaire. En 1989, à une époque où la plupart des États membres de l'Union n'avaient encore que deux à trois chaînes de télévision, de telles règles pouvaient encore convenir. Mais aujourd'hui, à l'âge de la numérisation et des bouquets de programmes aux centaines de contenus, ces règles détaillées ne sont plus de mise. Je suis donc heureuse que le Parlement européen et le Conseil de ministres de l'UE aient soutenu la Commission dans sa déréglementation substantielle de la publicité à la télévision avec la nouvelle directive "Services de médias audiovisuels sans frontières". Seule la limite maximum de douze minutes de publicité par heure subsistera et la plupart des règles détaillées sur les interruptions publicitaires appartiendront bientôt au passé.

La nouvelle directive "Services de médias audiovisuels sans frontières" marque ainsi un important tournant dans la politique européenne des médias. Au lieu de la "surrégulation" de Bruxelles, si souvent critiquée, les médias sont désormais la première politique où Bruxelles déréglemente résolument. Cela m'a valu plus d'une critique. En France, des journaux ont donné à cette politique le qualificatif mal compris de "néolibéral", un terme qui connaît d'ailleurs une deuxième jeunesse en Allemagne ces derniers jours. Ceci montre une fois de plus qu'il est politiquement beaucoup plus difficile de faire passer une déréglementation que de nouveaux projets de réglementation. C'est ce qui explique la popularité du règlement sur l'itinérance des tarifs téléphoniques, alors que la nouvelle directive dérégulatrice sur la télévision a été plus froidement accueillie. Cela ne m'empêche pas de considérer cette déréglementation comme judicieuse. Économiquement parlant, elle l'est, et elle renforce la liberté des médias en Europe. Des règles de politique des médias allégées permettront aussi à l'Europe de produire et de diffuser à nouveau plus de contenus. Ceci ne peut pas être forcé, comme on a tenté de le faire dans les années '80 avec des règles légales de quotas. On ne pourra y arriver qu'avec une politique renforçant les bases économiques des moyens de diffusion. Il faut se féliciter que le Parlement européen et le Conseil de ministres de l'UE aient partagé aussi clairement cette nouvelle approche de la politique des médias.

Pluralisme des médias

Permettez-moi de terminer en abordant le troisième fondement de notre politique européenne des médias : la recherche du pluralisme des médias, tel qu'il est d'ailleurs consacré dans la Charte des droits fondamentaux de l'UE.

Le pluralisme des médias est le contraire des monopoles de pensée, que ces dernières puisent leur origine dans les pouvoirs publics ou la puissance économique. Quant à savoir s'il y a assez de pluralisme des médias en Europe, les avis sont partagés. La cause en est surtout que presque tous les États membres de l'UE comprennent et mesurent ce pluralisme d'une manière différente.

Personnellement, je crois que nous avons, en Europe, un paysage médiatique extraordinairement diversifié. Il suffit de regarder le kiosque ici à journaux de la gare de Cologne pour s'en convaincre. L'ouverture des frontières et la diffusion d'internet n'ont fait que développer et renforcer davantage cette diversité médiatique. Aujourd'hui, on peut profiter sans encombre des médias étrangers partout en Europe, depuis le site internet du "Stern" jusqu'au journal télévisé de la ZDF captable même à Bruxelles. La directive "Services de médias audiovisuels sans frontières" stimulera davantage encore cette diversité transfrontalière.

Certes, la vigilance reste de rigueur pour empêcher une trop forte concentration des médias, Cette vigilance est une obligation qui, pour les responsables politiques, découle directement de la liberté d'opinion, d'information et des médias. Mais il nous faut aussi reconnaître que le pluralisme des médias signifie tout autre chose en Allemagne qu'en Belgique ou en Hongrie. Alors que certains États membres sont plutôt sceptiques à l'égard de la propriété croisée des médias ("cross-ownership"), d'autres, et notamment les petits pays de l'UE, considèrent que les liens entre la presse quotidienne et les organismes de télévision sont bénéfiques au pluralisme des médias car ils y voient un renforcement de leur identité et de leur langue nationales.

En matière de pluralisme des médias, je plaide par conséquent pour une politique européenne prudente. Au début de cette année, la Commission a engagé un processus qui, dans un premier temps, consistera à élaborer des critères communs pour mesurer le pluralisme des médias. Ce n'est que sur la base de ces critères que des analyses communes seront possibles. Je suis en outre persuadée que de nombreuses voies nationales mèneront aussi à l'avenir au même but : un paysage pluraliste des médias comme celle que les rédacteurs de la Charte européenne des droits fondamentaux avaient en tête.

Mesdames et messieurs,

J'ai commencé mon exposé avec l'article 11 de la Charte européenne des droits fondamentaux. Permettez-moi maintenant de conclure, au sujet de cette importante disposition européenne, par un appel au Conseil européen qui débattra cette semaine du nouveau traité fondamental européen. La Charte des droits fondamentaux de l'UE est l'aboutissement de plusieurs décennies d'efforts, et pas seulement de la politique européenne allemande, et elle doit rester une partie intégrante du futur traité fondamental. Elle reflète en quelques articles concis ce qu'est l'Europe : un espace de libre épanouissement de l'individu, tenu dans le même temps au respect de valeurs communes à nous tous Européens. Elle montre symboliquement que l'Europe n'est pas simplement une grande zone de libre échange mais une union politique. Sa place est donc dans le nouveau traité fondamental.

Je vous remercie de votre attention.


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