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SPEECH/03/416

Romano Prodi

Président de la Commission européenne

Un projet pour l'Europe

Conférence ESP

Bologna, 17 septembre 2003

Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement heureux d'être en votre compagnie ce soir, dans ma ville, au milieu de tant d'amis.

Avec certains de ces amis, j'ai partagé, ces quatre dernières années, nombre des moments les plus marquants de cette extraordinaire expérience à la tête de la Commission Européenne. Je souhaite donc les saluer un peu plus spécialement.

Mes salutations chaleureuses vont à Enrique Baron Crespo et à Renzo Imbeni.

En leur qualité de chef de groupe des parlementaires socialistes, pour le premier, et de vice-président du Parlement européen, pour le second, ils ont, avec constance et autorité et dans un esprit de cordialité, servi le dialogue et la collaboration entre la Commission et le Parlement européen.

Permettez-moi de saluer également, avec une affection toute particulière, Giorgio Napolitano.

En tant que président de la commission des Affaires institutionnelles du Parlement européen, il ne s'est pas contenté d'apporter une contribution de qualité supérieure aux travaux du Parlement et au grand débat sur la constitution européenne, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Convention.

Par son engagement quotidien, Giorgio a donné et donne encore à tous, et surtout à la jeunesse, un exemple lumineux de ce que peut et doit être un engagement politique.

Mesdames et messieurs,

Chers amis,

Notre rencontre de ce soir survient à un moment décisif de l'histoire des institutions européenne et de la vie même de l'Europe.

L'Europe vit une saison de progrès extraordinaires.

L'achèvement du marché unique, le lancement de l'euro, qui s'est déjà affirmé à l'échelle mondiale comme la deuxième grande monnaie de référence à côté du dollar, l'élargissement à dix nouveaux États membres à partir du 1er mai de l'an prochain, le grand débat qui nous porte vers la nouvelle constitution européenne.

Il ne s'agit là que de quelques étapes de la grande œuvre que l'Europe est en train d'accomplir. Mais la liste serait bien incomplète si j'oubliais certaines réalisations non moins importantes, comme l'élaboration des règles censées régir le fonctionnement de la Commission dans une Union comptant 25 États membres ou la préparation d'un cadre financier commun pour la période qui s'ouvrira après 2007.

Il s'agit, comme tout le monde le comprend aisément, d'un travail de longue haleine.

Il s'agit surtout d'un travail novateur, qui vise à construire une réalité politique sans précédent ni parallèle dans notre histoire.

Un travail qui ne va certes pas toujours sans à-coups, avec nombre d'avancées enthousiasmantes mais aussi des coups de frein et des échecs cuisants. Nous devons méditer les unes comme les autres, pour affiner notre action.

En l'espace d'une journée, nous avons appris dimanche dernier l'issue très positive du référendum estonien sur l'adhésion à l'Union européenne et le résultat tout aussi négatif du référendum suédois sur l'adhésion à l'euro.

Quelques jours avant, la Suède et toute l'Europe avec elle étaient plongées dans la stupeur la plus noire et la plus profonde par l'assassinat du ministre suédois des affaires étrangères, Mme Anna Lindh. Je me souviens encore des dernières paroles prononcées par Anna, lorsque nous nous sommes quittés au terme de la réunion des ministres des affaires étrangères à Stresa: elles étaient empreintes, comme toujours, d'espoir, d'optimisme et de passion européenne.

Chers amis,

Absorbés par notre travail quotidien, contraints de focaliser notre attention sur chaque point individuel de l'ordre du jour, nous risquons parfois de perdre toute vision d'ensemble et à long terme.

Pour éviter ce risque, il est important, ne fût-ce que de temps à autre, de s'arrêter et de regarder loin devant.

C'est pourquoi je profiterai ce soir du peu de temps dont je dispose pour rappeler quelques-uns des éléments fondamentaux dont nous faisons les points cardinaux de notre politique européenne.

Je vous parlerai d'abord de paix. Et de l'Europe pour la paix.

Nous avons beaucoup travaillé ces dernières années pour affirmer clairement et avec constance notre présence sur la scène politique mondiale.

Dans la construction d'une politique et d'un système de gouvernance des relations internationales aptes à garantir une gestion efficace et légitime des conflits, nous nous sommes battus pour un rôle toujours plus fort et plus central de l'ONU et des organisations internationales.

L'"esprit de paix" qui sous-tend notre action et notre présence internationales s'est manifesté avec une évidence particulière en Irak et au Moyen orient.

À ces occasions et sur ces questions, nous avons souvent dû constater des différences de perception et de stratégie entre nos gouvernements nationaux. Mais nous avons aussi pu observer l'extraordinaire réaction unanime de nos populations.

Nous gardons encore en mémoire ces images de millions d'hommes et de femmes inondant les places et les rues de nos villes, appelant la paix en brandissant des drapeaux arc-en-ciel.

Le pacifisme des européens n'est ni passif ni timoré.

Il témoigne au contraire d'une prise de conscience de plus en plus nette que, dans le monde d'aujourd'hui, les conflits se règlent par le haut, au niveau des institutions, seules capables de proposer des solutions suscitant une large adhésion et bénéficiant de ce fait d'une légitimité indiscutée.

Il ne s'agit pas d'un refus de responsabilité.

Chez les Européens, cette prise de conscience s'accompagne d'une reconnaissance de plus en plus répandue de l'objectif ultime que représente une défense commune européenne.

Cet objectif s'inscrit dans une perspective qui n'est certes guère rapprochée, mais vers laquelle nous savons qu'il faudra commencer à tendre, à plus court terme, sur la base d'une collaboration plus étroite dans le domaine militaire et de l'armement.

L'OTAN est la clef de voûte de notre structure de défense.

Elle doit donc s'appuyer sur deux piliers également solides: le pilier américain et le pilier européen.

Il n'y a pas de paix dans le monde sans amitié entre l'Europe et l'Amérique.

Une telle amitié ne peut exister sans une égale dignité.

La dignité impose des sacrifices.

J'ai parlé du Moyen Orient et de l'Irak.

Ces deux régions, ces deux zones en crise, montrent qu'il est plus difficile de réussir la paix que de gagner la guerre.

Pour le Moyen Orient, pour l'avenir de cette terre si tourmentée, c'est la voie vers la paix tracée dans la "feuille de route" qu'il faut suivre.

Dans la perspective d'un avenir qui ne peut qu'être celui de deux États, un État israélien et un État palestinien, coexistant en paix, en sécurité et sur un même pied, la "feuille de route", et en particulier ses deux principaux éléments, la fin du terrorisme et le retrait des implantations, doit être appliquée dès à présent.

La pression internationale joue un rôle déterminant en faveur de la paix.

L'Europe, qui a été à l'origine de la conception et de l'élaboration de la "feuille de route", a un rôle indispensable à jouer.

Toutefois, nous savons tous parfaitement que seuls les Israéliens et les Palestiniens pourront, en définitive, faire pencher la balance vers une pacification claire et réelle.

S'agissant de l'Irak, l'action de la communauté internationale doit se déployer dans trois directions.

Au niveau politique, il convient de favoriser la mise en place d'un gouvernement qui représente, le plus possible, l'expression de la société irakienne.

Dans le domaine économique, des efforts partagés doivent être entrepris en vue de la renaissance du pays, dans une transparence totale des rôles et dans le cadre d'une prise de responsabilité progressive au niveau international.

Enfin, en matière de sécurité, nous sommes disposés à consentir davantage d'efforts, mais sous l'égide des Nations Unies et avec une présence significative de pays musulmans.

La projection internationale de l'Europe en vue de maintenir et de garantir la paix et la sécurité dans le monde ne serait ni complète ni crédible si elle négligeait le continent africain.

Consciente de ses responsabilités envers cette partie du monde, l'Europe assume des engagements croissants pour la paix en Afrique.

Tous nos programmes d'intervention comportent un point fixe: la participation toujours plus importante et directe des structures de coopération et des organisations africaines, à commencer par l'Union africaine.

L'engagement en faveur de l'instauration d'un système de gouvernance à l'échelle mondiale, basé sur un partage toujours plus grand des responsabilités et sur la suppression progressive des déséquilibres entre les différentes régions du monde, constitue un signe distinctif de l'action cohérente entreprise par l'Europe.

Dans cette perspective, nous avons joué un rôle déterminant dans la mise en place de la Cour pénale internationale.

Il s'agit là d'une première tentative d'instituer une justice universelle en mesure de défendre les droits de l'homme en bravant, lorsque cela est nécessaire, le droit de recourir à la force que les États se sont historiquement attribué à l'intérieur de leurs frontières.

Dans le même esprit, nous avons joué un rôle déterminant dans le processus qui a conduit à l'approbation du protocole de Kyoto.

Ce protocole constitue le signe concret et vérifiable d'une responsabilité collective et partagée pour la défense de l'environnement et en faveur d'un développement durable.

J'ai commencé ce discours en parlant de paix.

Je le terminerai en évoquant la croissance et l'équité.

Au cours de ses cinquante années d'histoire commune, l'Europe a accompli des progrès quasi miraculeux.

Le choix européen en faveur de la liberté des marchés et des échanges a permis, en l'espace de deux générations seulement, de parvenir à un niveau de bien-être qui a littéralement changé la vie de tous les Européens.

Parallèlement à cette évolution et pendant au moins trente ans, les inégalités ont diminué en Europe.

Les succès extraordinaires réalisés grâce au marché unique, puis à l'Union économique et monétaire, et, enfin, grâce au rétablissement de la stabilité des prix et à l'assainissement des finances publiques après les années de forte inflation et d'importants déficits, avaient nourri de grandes espérances.

Il semblait que toutes les conditions étaient dorénavant réunies pour permettre à l'Europe de prendre son envol, de s'affirmer comme le protagoniste le plus dynamique de l'économie mondiale.

Tel n'a pas été le cas.

Depuis trois décennies, notre taux de croissance est constamment inférieur à celui des États-Unis, de sorte que, si ce phénomène persiste, nous risquons, en quelques décennies, de nous retrouver avec un revenu par habitant représentant la moitié de celui d'outre Atlantique.

Et ce, alors qu'au sein de nos sociétés, les inégalités s'accroissent de nouveau.

Il ressort des données relatives à la répartition des revenus que nous sommes revenus trente ans en arrière.

Tout cela n'est plus ni acceptable ni supportable.

Les effectifs affectés à la production, sans parler des personnes travaillant dans le domaine de la recherche, ne sont payés qu'une fraction des rémunérations perçues dans le secteur de la finance.

Dans les entreprises ou dans le monde du sport et du spectacle, on parvient à des rétributions qui n'ont plus aucun rapport avec les comptes et qui, au contraire, constituent souvent une des raisons pour lesquelles les entreprises vont mal.

Lorsque les fortunes les plus rapides et les plus faciles sont proposées comme modèles à nos jeunes, cela signifie que quelque chose s'est rompu dans l'équilibre de fond de la société.

Il est temps de réagir.

Il est temps de replacer la croissance au centre de l'agenda économique de l'Europe.

Car seule une Europe plus dynamique permettra l'intégration rapide et efficace des nouveaux États membres qui, à leur tour, pourront donner un nouvel élan à l'économie de l'Union.

Car seule une Europe plus dynamique et plus prospère pourra représenter un interlocuteur fiable et influent pour les autres pays européens et méditerranéens et pourra aspirer avec crédibilité à un rôle de premier plan sur la scène mondiale.

Mais une raison, avant toute autre, doit nous inciter à faire de la croissance notre priorité économique numéro un.

L'expérience nous a enseigné que c'est au cours des périodes de forte croissance, comme l'ont été les années 60 et les années 80, que l'Europe est parvenue aux meilleurs résultats sur le plan de la réduction des inégalités.

Une croissance plus forte est, par conséquent, la condition première de la viabilité de cette idée de la société, de ce style de vie que nous autres Européens reconnaissons comme nôtres et dont l'élément central est la cohésion sociale.

Au fil du temps, les mouvements démographiques, l'évolution technologique et la mondialisation compromettent cette viabilité.

Mais le progrès technique, le développement des échanges, l'ouverture des marchés, et, par conséquent, l'élargissement, offrent eux aussi à l'Europe d'énormes possibilités de relance de la croissance.

Pour rendre sa vitalité à notre économie, pour redonner des forces à notre système industriel, nous devons retrouver la capacité et la volonté d'innover et d'investir.

La recette pour l'Europe ne consiste pas à ériger des murailles protectionnistes pour nous protéger de la Chine mais à retrouver la Chine qui se trouve en nous.

Nous avons besoin d'une grande initiative pour la croissance, comme celle que la Commission s'apprête à approuver dans les prochaines semaines, en préparation du Conseil européen de Bruxelles.

Une grande "initiative en faveur de la croissance et de l'emploi en Europe", qui permettra la relance du marché du travail de l'Union au-delà de ces frontières nationales dont la pertinence ne cesse de décroître dans une économie intégrée et mondialisée.

La Stratégie européenne en faveur de l'emploi forme le cadre de référence. Les travaux du comité Kok en seront le complément précieux. Entre-temps, nous devrons agir à plus court terme en prenant des mesures concrètes, parce que la conjoncture économique nous l'impose. Je suis donc d'accord avec les Européens qui, récemment, nous ont incités à aller dans cette direction.

Mais cela ne suffit pas. En prenant des engagements crédibles et constamment vérifiables, nous devons aussi accroître notre investissement dans la recherche.

Nous devons favoriser les entreprises privées, qui, contrairement à ce que l'on pense, constituent sur ce terrain de confrontation entre l'Europe et l'Amérique notre grand point faible, afin qu'elle renforcent leur engagement dans la recherche.

Nous devons développer, particulièrement au niveau post-universitaire, un système d'éducation qui permette à l'Europe de redevenir un centre d'attraction pour les cerveaux, présent aux confins de l'innovation.

Nous devons mener à terme le marché unique, en intervenant pour compléter les réseaux de liaison et de transport, tant routiers et ferroviaires qu'informatiques, à l'intérieur de l'Europe élargie.

Nous devons sauvegarder et promouvoir la libre concurrence, en sachant qu'il faut pour ce faire surmonter les résistances à l'ouverture qui subsistent encore, et qui sont fortes, dans de nombreux secteurs, des services financiers et bancaires au commerce en passant par les professions libérales.

L'"initiative en faveur de la croissance et de l'emploi en Europe" doit et peut constituer le moteur de tout cet effort.

Mais nous devons aussi être prêts, après des années de réflexion à sens unique au cours desquelles nous avons voulu tout privatiser, même les prisons, à redéfinir les frontières entre le marché et l'État.

Nous avons pu constater que les entreprises privées ne sont pas nécessairement les plus habiles ni les plus aptes à offrir un service répondant à l'intérêt général dans tous les secteurs, et je pense en particulier à la manière dont nous avons parfois réalisé la privatisation des chemins de fer ou de la poste.

L'école, la santé, la sécurité: ce sont ces secteurs qui garantissent la justice sociale.

C'est dans la défense des plus faibles, dans une répartition équilibrée des chances de vivre une vie dans la dignité et avec la liberté pour chacun d'exprimer ses potentialités que l'Europe est appelée à donner la mesure de sa civilisation.

Mais que personne n'oublie, surtout à un moment où l'on parle tant de relecture du pacte de stabilité et de réduction généralisée et uniforme de la pression fiscale, que la construction européenne dépend de la sauvegarde de ce que les chercheurs appellent les "fondamentaux" de l'économie, c'est-à-dire la stabilité des prix et l'équilibre des comptes publics et des comptes extérieurs.

Ce point, un point qui, entre autres, fait la différence entre l'Europe et l'Amérique, et cette fois en notre faveur, n'admet aucune discussion.

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Les contacts permanents, à l'intérieur comme à l'extérieur du Parlement européen, avec les grandes familles de la politique européenne ont été, depuis le premier jour de ma présidence, un des piliers de l'action menée par la Commission.

Ce n'est pas par hasard que j'ai décidé d'attribuer à l'un des deux vice-présidents, Mme Loyola De Palacio, la responsabilité des rapports avec le Parlement, et de confier à l'autre vice-président, M. Kinnock, la responsabilité de la réforme interne.

La nouvelle constitution européenne, telle qu'elle est issue de la Convention, resserre encore les liens entre Commission et Parlement en conférant aux députés le pouvoir d'élire le président de la Commission.

Dans quelques mois, nous serons appelés à renouveler le Parlement européen.

Il s'agit d'un rendez-vous électoral lourd de signification et porteur de renouveau.

Les dix nouveaux membres de la famille européenne y participeront tandis que l'Union présentera aux citoyens son nouveau visage, modelé par la nouvelle charte constitutionnelle.

Votre famille politique, et toutes les autres, anciennes ou récentes, qui, dans les anciens comme dans les nouveaux États membres, donnent corps et vitalité au débat politique, sera la protagoniste de cet événement.

Je sais que vous vous y présenterez sur la base d'un choix sans réserve et animés d'une grande passion pour l'Europe.

Je vous remercie.


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