Navigation path

Left navigation

Additional tools

Other available languages: EN

CONSEIL EUROPÉEN
LE PRÉSIDENT

FR

Bruxelles, le 5 décembre 2012

EUCO 232/12

PRESSE 511

PR PCE 195

Intervention du Président du Conseil européen,
Herman Van Rompuy,
à la cérémonie de remise du Prix du Livre européen

Parlement européen, 5 décembre 2012

"Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau" nous dit Umberto Eco. "Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux". Les livres sont notre véhicule culturel par excellence. Ils nous ont appris l'Europe. Ils nous ont transmis l'Europe. Une Europe dont la caractéristique première réside en son extraordinaire diversité.

La culture de l'Europe est en effet celle de la différence. Là réside sa particularité. Là réside sa richesse. Et c'est elle qu'il nous faut préserver, valoriser, encourager.

La diffusion et la traduction d'œuvres littéraires jouent à cet égard un rôle éminent. C'est particulièrement vrai dans une Union qui compte 23 langues officielles. Rien n'est plus constitutif pour un peuple que la langue. Elles méritent tout notre respect. Il s'agit donc de les apprendre, les comprendre ou d'intégrer leur message.

Entre autres, par la traduction. "Traduttore traditore" dit-on en italien. Certes. Mais cela ne signifie pas qu'il ne faut pas traduire. Au contraire. Car si traduire c'est trahir, il s'agit d'une trahison bienveillante, d'une trahison au premier degré. Une trahison qui nous mène vers le deuxième degré d'une interprétation dans une autre langue, dans une autre pensée. Et, cette nouvelle interprétation, ou plutôt cette interprétation différente, peut "ajouter" à l'œuvre. Elle ne la déforme pas forcément mais peut lui apporter ce "supplément d'âme" ([Bergson) qui lui vient d'une autre partie de notre Union.

Et ainsi, de supplément d'âme en supplément d'âme, pour utiliser des mots chers à Jacques Delors, nous voyons se dessiner ce que j'ose appeler la "spirale de vie" d'une œuvre, spirale à laquelle l'auteur mais aussi les différents traducteurs, critiques et lecteurs européens donnent vie. Voilà pourquoi la traduction des œuvres me paraît être un outil essentiel au développement de la culture européenne.

Une traduction qui permet l'échange et, à travers cet échange, l'accès à l'imaginaire et aux rêves d'autres Européens. En cela, elle permet à chacun de mieux approcher "l'esprit européen'. Esprit européen façonné par, vers et grâce à la diversité. Et esprit qui, par l'échange, tend, non pas vers une unité de vue, mais vers une unité de ressenti, qui fait que l'on se "sent" d'Europe.

Si Goya n'avait pas peint, l'Espagne ne serait certes pas différente, mais elle serait ressentie autrement, différemment. On voit aujourd'hui l'Espagne à travers Goya. Et on la comprend mieux. De même pour Dante, qui a imprégné et façonné la culture italienne et qui, en même temps, a apporté ce 'plus' à jamais ancré dans la poésie et la spiritualité européennes. Comprendre l'Allemagne, c'est lire Goethe. Comprendre la France, c'est lire Montaigne. Les grands auteurs sont souvent des écrivains universels, même ceux qui n'ont pas quitté leur village ou leur ville natale.

L'univers culturel européen est constitué par le roman - le 'narratif' comme on dit aujourd'hui - et par la pensée des philosophes et des essayistes. Et même celles et ceux qui n'en sont pas conscients sont plus européens qu'ils ne le perçoivent. Ils sont en quelque sorte "européens sans le savoir".

Nous, Européens, sommes donc liés par un héritage culturel commun, et cet héritage, loin de nier la diversité, est le fait d'échanges et de partages. En effet, les frontières des territoires ont souvent bougé, les populations voyagé ou migré, les grands esprits se sont rencontrés, les histoires ont parfois été communes et les sources d'inspiration se sont mélangées.

L'Europe s'est dessinée géographiquement et historiquement au fil de ses champs, de ses cathédrales et de ses cafés. Ainsi que l'écrivait George Steiner: "Aussi longtemps qu'il y aura des cafés la notion d'Europe aura du contenu. Dessinez la carte des cafés et vous obtiendrez l'un des jalons essentiels de la 'notion d'Europe' ".

Le prix décerné ce soir, contribue à sa manière à dessiner l'Europe au fil de ses livres, par les voix de ses écrivains et l'esprit de ses lecteurs. Je suis d'ailleurs heureux que mon conseiller, Luuk van Middelaar – un homme brillant – soit retenu dans le tiercé gagnant, ce qui est un honneur en soi.

Comme l'a justement dit Alain Finkielkraut, "la littérature fait échec à toutes les formes de réduction et, en cela, peut nous aider à vivre mieux, à penser mieux et, sans doute aussi, à aimer mieux". Je forme donc le vœu que la lecture des livres dont nous fêtons ce soir les auteurs, contribue à enrichir et à ré-enchanter notre vivre ensemble.

Au nom d'une certaine idée de l'Europe, je vous souhaite donc d'excellentes et enrichissantes lectures.


Side Bar