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CONSEIL EUROPÉEN
LE PRÉSIDENT

FR

Londres, le 31 mai 2012

(OR. en)

EUCO 107/1/12 REV 1

PRESSE 237

PR PCE 91

"L'Europe sur la scène mondiale"

Dans une allocution prononcée à la Chatham House ce jour, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy a insisté sur le bouleversement que connaît le paysage international, en relevant trois grandes tendances: "D'abord, il y a de plus en plus d'acteurs sur la scène; ensuite, le public est plus proche de la scène qu'il ne l'a jamais été, au point de devenir lui-même un acteur; enfin, la nature de la pièce qui se joue évolue. Vous aurez certainement remarqué que je recours à des métaphores inspirées par le théâtre, des métaphores qui, dans le domaine des affaires internationales, ne sont sans doute pas autant dans l'air du temps que des concepts comme "à somme nulle" ou "gagnant‑gagnant", empruntés à la théorie du jeu, ou encore à la géologie, comme par exemple "glissement des plaques tectoniques". Pourtant, elles rendent parfaitement compte de la nature de la politique et de ses rebondissements. Ce n'est pas ici, dans le Londres de William Shakespeare, que je dois l'expliquer: le monde entier est un théâtre!".

Ces trois tendances ont amené le président à tirer les conclusions ci-après pour les États membres de l'Union européenne: "Premièrement, sur une scène internationale où il y a de plus en plus d'acteurs, il paraît d'autant plus logique de se serrer les coudes entre membres d'un même club. Deuxièmement, dans un monde où le contrôle public joue un rôle de plus en plus important, il nous faut défendre nos valeurs démocratiques. Troisièmement, dans un contexte désormais marqué par une interdépendance au niveau mondial et une gouvernance planétaire, nous devons être présents dans toutes les régions du monde."

"L'Europe a un rôle à jouer sur le plan politique et économique, mais aussi militaire. Et souvent, les pays européens obtiennent de meilleurs résultats quand ils unissent leurs efforts (…). Être membre de l'Union européenne, cela ne veut pas dire abdiquer son rôle; il s'agit au contraire de démultiplier nos forces en alignant nos positions, en mettant en commun nos ressources, en agissant dans le monde comme un club, et de plus en plus comme une équipe. Même si, parce qu'elle ne dispose pas de sa propre armée, l'Union européenne est souvent perçue comme devant se limiter, pour l'essentiel, à des moyens pacifiques, elle peut s'enorgueillir d'atteindre des objectifs extrêmement ambitieux. "Le président a notamment cité, dans le domaine de la sécurité, la stabilisation du continent européen grâce à l'élargissement, les pressions exercées contre les régimes iranien et syrien, la surveillance des frontières à l'issue de conflits armés et les tractations politiques qui ont ouvert la voie à l'intervention en Libye. Il a également insisté sur l'importance que revêt le commerce, "moteur de croissance", mais aussi "vecteur de changement".

En guise de conclusion, le président Van Rompuy a souligné que "dans le monde, nous constituons déjà un "club" d'États, qui est perçu comme tel par les autres. Les Européens partagent une certaine vision et une certaine approche des affaires étrangères, qui diffèrent de celles des Russes, des Chinois, des Japonais, et même des Américains. Certes, les États membres ne sont pas tous d'accord sur tout. Mais il ne faudrait pas conclure de désaccords ponctuels, par exemple sur l'accession de la Palestine au statut d'État dans le cadre des Nations unies, que l'Union ne dispose pas d'une politique étrangère commune. Le fait est que, à l'heure actuelle, sur les dossiers les plus difficiles, comme la Syrie, l'Iran ou le conflit israélo-palestinien, les 27 parviennent très facilement à définir des positions communes, parfois en l'espace de quelques heures seulement."

Mesdames, Messieurs, je suis ravi d'être parmi vous aujourd'hui ici, à Londres, dans ce centre de réflexion stratégique qu'est la Chatham House.

Cela ne fait aucun doute: la période que traverse l'Europe à l'heure actuelle est inhabituelle. Aujourd'hui le référendum en Irlande, un jour les banques en Espagne, un autre les sondages d'opinion en Grèce: chaque jour apporte son lot de manchettes. Sur une note plus personnelle, ce jour est également le dernier de mon premier mandat en tant que président du Conseil européen. J'espère que les deux ans et demi qui viennent ne seront pas aussi mouvementés!

Si je suis ici aujourd'hui, c'est avant tout pour partager avec vous un certain nombre de réflexions sur la politique étrangère de l'Europe, même si nous pourrons aborder d'autres sujets au cours de notre discussion. Les dirigeants européens continuent à s'investir pleinement dans les grandes questions internationales. Le sommet du G8, à Camp David, et le sommet de l'OTAN, à Chicago, auxquels j'ai participé, en constituent deux exemples récents.

Pour les raisons que j'expliquerai, les craintes exprimées par certains experts selon lesquelles "la politique étrangère européenne fait les frais de la crise de la dette" me paraissent exagérées, même s'il est vrai que cette crise nous a affaiblis. C'est aussi une question d'attentes excessives. Nous ne pouvons attendre de l'Europe qu'elle se transforme du jour au lendemain en une nouvelle superpuissance. Je suis passé maître dans l'art d'esquiver ce genre de piège: tout au long de ma carrière, je me suis employé à revoir les attentes à la baisse. Pour autant, il ne faudrait pas tomber dans le piège opposé: l'Europe ne se mue pas en spectateur indifférent. Par l'action qu'ils mènent, ensemble et à titre individuel, les 27 États membres, et singulièrement le Royaume-Uni, sont déterminés à peser sur la marche du monde.

Avant toute chose, je voudrais planter le décor. Le monde a connu ces 25 dernières années une métamorphose complète, je dis bien: complète. Au risque d'énoncer ce qui peut passer pour un truisme ici à la Chatham House, il me paraît utile de m'arrêter sur les trois grandes tendances qui, à mes yeux, se dessinent.

D'abord, il y a de plus en plus d'acteurs sur la scène; ensuite, le public est plus proche de la scène qu'il ne l'a jamais été, au point de devenir lui-même un acteur; enfin, la nature de la pièce qui se joue évolue.

Vous aurez certainement remarqué que je recours à des métaphores inspirées par le théâtre, des métaphores qui, dans le domaine des affaires internationales, ne sont sans doute pas autant dans l'air du temps que des concepts comme "à somme nulle" ou "gagnant‑gagnant", empruntés à la théorie du jeu, ou encore à la géologie, comme par exemple "glissement des plaques tectoniques". Pourtant, elles rendent parfaitement compte de la nature de la politique et de ses rebondissements. Ce n'est pas ici, dans le Londres de William Shakespeare, que je dois l'expliquer: "le monde entier est un théâtre!".

Première tendance donc: il y a de plus en plus d'acteurs sur la scène internationale. L'affirmation de puissances émergentes est frappante; vous noterez, au passage, que l'on parle de puissances émergentes et pas seulement d'économies émergentes, même si les unes et les autres tendent à coïncider. Symboliquement, le tournant aura été la réunion, à la fin de 2008, des membres du G20 au niveau des chefs d'État ou de gouvernement. Et des dizaines d'autres "puissances émergentes" se bousculent au portillon. Nous n'avons pas encore pris toute la mesure de ce bouleversement majeur.

D'aucuns y voient une "désoccidentalisation". J'y vois plutôt la perte de certains monopoles économiques et politiques que nous détenions depuis deux cents ans. Même si, du côté occidental, ce "nous" ne correspondait pas vraiment à un bloc homogène. Il s'agit donc d'un déclin relatif, qu'il serait contreproductif de nier.

Pour l'humanité dans son ensemble, ce n'est pas une mauvaise nouvelle: des centaines de millions de personnes ont ainsi pu sortir de la pauvreté. Et - nuance - la perte d'un monopole ne signifie pas la perte de tout pouvoir. L'Occident dispose toujours d'atouts de taille, les nouveaux acteurs sont moins unis qu'ils ne font mine de l'être et ils sont, eux aussi, confrontés à d'énormes difficultés internes, qu'elles soient politiques ou économiques.

Deuxième tendance: le public est plus proche de la scène qu'il ne l'a jamais été. L'un des principaux éléments à cet égard est la révolution de la communication. Tout comme la Révolution française fut l'œuvre de l'écrit, et tout comme la chute du Rideau de fer fut facilitée par la radio et la télévision, certains régimes craignent aujourd'hui la force mobilisatrice de l'Internet, des réseaux sociaux et des téléphones portables.

Bien entendu, ce n'est pas l'outil de communication utilisé qui détermine l'issue d'un combat. Mais, comme le montrent le Printemps arabe et les manifestations contre la corruption en Chine, il permet à certaines personnes et à la société civile de faire entendre leur voix. Et quand le public se met à huer, le sol se dérobe sous les pieds de tout acteur, aussi aguerri soit-il.

Partout dans le monde, les gens demandent du travail et plus de justice; ils veulent avoir leur mot à dire dans la politique de leur pays. Cette vague démocratique continuera à déferler et ne retombera pas de sitôt. Il s'agit là d'un processus irréversible. La révolution de la communication pèsera lourdement sur les régimes de certaines puissances émergentes. La position de la Russie et de la Chine sur la révolte syrienne montre que les gouvernements de ces pays s'accrochent au passé. Or, l'histoire est du côté de la démocratie. La peur de l'islam radical ne devrait pas nous empêcher d'aider les révolutions démocratiques et de tendre la main aux nouveaux gouvernements arabes, y compris en Égypte, quelle que soit l'issue des élections.

J'en viens à la troisième tendance: la nature de la pièce qui se joue évolue. Le pouvoir et l'influence dans le monde se mesurent de plus en plus à l'aune de la puissance économique, et de moins en moins à celle de la puissance militaire. Les BRICS, et la Chine en premier, impressionnent plus pour ce qu'ils réalisent en matière de production et pour leurs gigantesques réserves de change qu'en raison de la taille de leur armée. Du côté américain, l'expérience de l'Iraq et celle de l'Afghanistan ont clairement fait apparaître les limites de la puissance militaire, comme les États-Unis eux-mêmes l'ont admis.

La course économique aux marchés et aux ressources qui se dispute à l'échelle mondiale participe toujours d'une logique d'affrontement et de concurrence. Au risque de déformer la pensée de Clausewitz, je dirais qu'elle n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens. À cet égard, la bonne vieille rivalité est toujours de mise, à une différence près toutefois, et elle est capitale: nous sommes aujourd'hui en présence d'une interdépendance économique à l'échelle mondiale. Les grandes puissances ne peuvent assurer leur prospérité en affaiblissant les autres. Et cela, c'est nouveau.

De ces trois tendances lourdes, je tire trois conclusions pour les États membres de l'UE: Premièrement, sur une scène internationale où il y a de plus en plus d'acteurs, il paraît d'autant plus logique de se serrer les coudes entre membres d'un même club. Cela nous contraint également de choisir soigneusement nos priorités. Cela implique, à mes yeux, de mettre l'accent sur la sécurité au sens large, d'abord et surtout dans notre grand voisinage, et sur la prospérité, en coopération avec nos partenaires.

Deuxièmement, dans un monde où le contrôle public joue un rôle de plus en plus important, il nous faut défendre nos valeurs démocratiques. Ce contrôle s'applique également à nous; pour être crédible, il faut donc être cohérent.

Troisièmement, dans un contexte désormais marqué par une interdépendance au niveau mondial et une gouvernance planétaire, nous devons être présents dans toutes les régions du monde. Prenons un exemple dont on parle beaucoup à l'heure actuelle: l'Europe n'est à l'évidence pas une puissance du Pacifique et n'en sera jamais une, les réalités géographiques étant ce qu'elles sont. Toutefois, en tant que premier partenaire commercial des grandes économies de l'Asie orientale, nous sommes non seulement concernés par la stabilité de la région, mais nous devons également y contribuer. C'est pourquoi l'Europe doit être présente partout dans le monde.

L'Europe a un rôle à jouer, sur le plan politique et économique, mais aussi militaire. Et souvent, les pays européens obtiennent de meilleurs résultats quand ils unissent leurs efforts. Bien entendu, le Royaume-Uni est un pays doté d'une diplomatie brillante et d'une armée hors pair, et qui possède une longue tradition de réflexion stratégique, sans équivalent en Europe... ou presque.

Vous pouvez donc parfois être amenés, ici, à Londres, à vous demander: pourquoi passer par l'UE aujourd'hui et davantage encore demain? Pourquoi partager des informations confidentielles avec 26 autres pays? Comment éviter de devoir revoir nos ambitions à la baisse et de perdre du temps en concertations internes au lieu de réagir rapidement aux événements? Qu'attendre concrètement de tout cela? Sans parler des théories du complot échafaudées ça et là, comme si "Bruxelles" pouvait retirer au Royaume-Uni et à la France leur siège au Conseil de sécurité!

Mis à part ce dernier point, toutes ces questions sont légitimes. Mais il y a un point à clarifier. L'Europe partage pour l'essentiel les mêmes préoccupations et les mêmes intérêts: la sécurité et la prospérité de nos citoyens, le respect de certaines valeurs. L'Union européenne apporte une plus-value en termes d'efficacité, de coût et de légitimité. Être membre de l'Union européenne, cela ne veut pas dire abdiquer son rôle; il s'agit au contraire de démultiplier nos forces en alignant nos positions, en mettant en commun nos ressources, en agissant dans le monde comme un club, et de plus en plus, comme une équipe. Même si, parce qu'elle ne dispose pas de sa propre armée, l'Union européenne est souvent perçue comme devant se limiter, pour l'essentiel, à des moyens pacifiques, elle peut s'enorgueillir d'atteindre des objectifs extrêmement ambitieux.

Permettez-moi de donner quelques exemples dans le domaine de la sécurité. La grande réussite de l'Union aura été de stabiliser notre continent. Surtout grâce à l'élargissement, en ouvrant des perspectives prometteuses après une période de dictature (en Europe du Sud), de domination soviétique (en Europe centrale) et de guerre civile (dans les Balkans). L'une de mes priorités pendant mon second mandat sera justement d'offrir aux pays des Balkans occidentaux un avenir européen.

L'Union européenne est aussi l'acteur le plus légitime dans son voisinage au sens large. La guerre de Géorgie, en 2008, en constitue un bon exemple. L'ancien président français Sarkozy, qui assurait également la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne, a joué la carte européenne pour négocier une trêve. Une fois cette trêve instaurée, c'est l'Union européenne qui a envoyé une mission de paix chargée d'observer la frontière russo-géorgienne. Politiquement, l'OTAN n'aurait pas pu le faire.

Autre exemple, l'intervention de l'année dernière en Libye. Ce qui était en jeu, c'était la défense non seulement de la paix sur notre continent, mais aussi des valeurs européennes. Les dirigeants européens devaient faire tout ce qui était en leur pouvoir pour éviter un bain de sang de l'autre côté de la Méditerranée. Nous avons organisé en urgence un sommet qui a ouvert la voie, une semaine plus tard, à une intervention internationale fondée sur une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies et bénéficiant du soutien de la Ligue arabe.

Je me souviens d'un entretien que j'ai eu quelques mois plus tard avec le président d'un pays émergent, qui y allait de sa rengaine sur les intérêts pétroliers et commerciaux. Je lui ai parlé des cicatrices qu'a laissées Srebrenica, et cela lui a vraiment ouvert les yeux.

Ce qu'il faut faire maintenant, c'est renforcer la pression sur le régime syrien pour qu'il mette un terme à cette violence inacceptable. L'UE tout entière soutient le plan de Kofi Annan, sous tous ses aspects, et demande son adoption. Cette question est l'une de celles que je vais évoquer avec le président Poutine lundi prochain, lors de notre rencontre à l'occasion du sommet UE-Russie.

Bien entendu, nous recourons également à des moyens économiques et politiques pour atteindre nos objectifs en matière de sécurité. Lorsque l'UE a pris des sanctions contre le programme nucléaire militaire iranien, d'autres pays lui ont emboîté le pays, ce qui a contribué à ramener l'Iran à la table des négociations. Les efforts se poursuivent, et vous n'ignorez pas que Catherine Ashton préside de main de maître les pourparlers qui se tiennent entre Téhéran et le groupe des six.

Pour clore cette partie consacrée à la sécurité, deux remarques sur la relation transatlantique. Tout d'abord, l'intervention en Libye a fait apparaître une nouvelle répartition des tâches. Il était logique que, dans son propre voisinage, l'Europe assure la direction des opérations. Bien sûr, nous nous sommes aperçus que nous avions toujours besoin de l'aide des Américains, si pas pour gagner la guerre, du moins pour remporter la bataille par une puissance de feu écrasante. Ce fut pour nous comme un coup de semonce. Des progrès concrets ont été accomplis depuis sur la mutualisation et le partage des moyens militaires européens, mais comme je l'ai souligné lors du sommet de l'OTAN, il reste énormément à faire.

Ensuite, même si l'on a beaucoup parlé d'une réorientation de la politique étrangère américaine vers l'Asie, les États-Unis mettant l'accent sur le rôle qu'ils ont à mener en tant que puissance de la zone Pacifique, la relation transatlantique demeure vitale pour les deux parties. Ce que je constate, c'est que les Américains se rendent compte que cette réorientation ne peut se substituer à leur lien avec l'Europe et l'OTAN. Au contraire, une relation transatlantique forte est un préalable au recentrage asiatique des États-Unis. De ce point de vue, on peut dire que l'Occident continue d'exister!

Mais revenons à quelques-unes des questions économiques. L'accès à notre marché commun, le plus grand marché du monde, est très prisé. De notre côté, le commerce avec le reste du monde est un moteur essentiel de la croissance. Nous avons un certain nombre d'accords commerciaux qui soit viennent d'entrer en vigueur (Corée du Sud), soit sont en cours de négociation (Japon, Inde, Indonésie), et nous examinons les moyens de libéraliser davantage encore les échanges avec les États-Unis. Le commerce constitue toujours le meilleur exemple du poids considérable que les Européens peuvent exercer en adoptant une approche commune solide.

Le commerce n'est pas seulement un moteur de croissance, c'est aussi un vecteur de changement. Comme on le voit dans nos relations avec nos voisins orientaux (comme l'Ukraine, la Géorgie et la Moldavie), il ne faudrait pas sous-estimer la force d'attraction de l'UE. Plus ces pays sont déterminés à mettre en œuvre de véritables réformes, plus ils peuvent compter sur l'UE. Et comme je l'ai indiqué dernièrement aux dirigeants ukrainiens, cela marche dans les deux sens: "plus pour plus", mais aussi "moins pour moins".

Le commerce et l'État de droit figurent également en bonne place dans nos relations avec la Russie. La modernisation de ce pays n'est pas seulement importante du point de vue économique; elle peut apporter de nouveaux changements démocratiques dans la société russe et est, sur le plan géostratégique, dans l'intérêt de tous les pays voisins.

Bien entendu, le commerce ne peut être une voie à sens unique. Il est important que tous les acteurs appliquent les mêmes règles et que les litiges puissent être réglés. L'Europe est prête à tirer pleinement parti des mécanismes destinés à assurer le respect des règles. Souvenez-vous de la plainte devant l'OMC que nous avons déposée, avec les États-Unis et le Japon, contre la Chine sur le dossier des terres rares. Je suis persuadé que Pékin s'acquittera des obligations qui lui incombent.

Certains États membres insistent ces derniers temps sur la dimension commerciale des relations diplomatiques. Si cela peut se comprendre, en particulier en période de crise économique, il ne faudrait pas que nous en arrivions à une répartition des rôles sur le modèle des gentils contre les méchants, avec les représentants des États membres dans le rôle du commercial en tournée et les institutions de l'UE dans celui du surveillant intraitable sur le respect des règles du jeu économique et des droits de l'homme. Comme je l'ai souligné à maintes reprises à mes collègues, nous serions tous perdants dans un tel scénario. Il nous faut aiguiser notre sens tactique.

Je voudrais insister sur le fait que, dans le monde, nous constituons déjà un "club" d'États, qui est perçu comme tel par les autres. Les Européens partagent une certaine vision et une certaine approche, qui diffèrent de celles des Russes, des Chinois, des Japonais, et même des Américains.

Comment s'explique cette communauté de vues et de pratiques? En vous plongeant dans les manuels d'histoire, vous pourriez y trouver tout à la fois un esprit de curiosité hérité de la Renaissance, une fierté impériale et une circonspection postcoloniale… Toutefois, la coopération diplomatique intense que nous menons n'a pas été moins importante. Au cours de ces quarante dernières années, les services diplomatiques de nos États membres ont pris l'habitude de travailler ensemble. Aujourd'hui, cette coopération est devenue un réflexe et a donné naissance à une méthode et à une doctrine typiquement européennes. Loin de constituer un progrès révolutionnaire, la création d'un service diplomatique européen s'inscrivait donc dans le prolongement de ce qui avait été réalisé.

Certes, les États membres ne sont pas tous d'accord sur tout. Mais il ne faudrait pas conclure de désaccords ponctuels, par exemple sur l'accession de la Palestine au statut d'État dans le cadre des Nations unies, que l'Union ne dispose pas d'une politique étrangère commune. Le fait est que, à l'heure actuelle, sur les dossiers les plus difficiles, comme la Syrie, l'Iran ou le conflit israélo-palestinien, les 27 parviennent très facilement à définir des positions communes, parfois en l'espace de quelques heures seulement. Nous travaillons ensemble lors des conférences sur le climat, sur le dossier de l'aide au développement et dans le cadre de missions de crise menées partout dans le monde, de l'Afghanistan à la Somalie.

La synergie entre les services diplomatiques nationaux et les institutions de Bruxelles s'accélère sous la double pression qu'exercent la crise financière et la mutation du monde extérieur. Nous devons être plus efficaces avec moins de moyens.

Où que je me rende, que ce soit à Washington, à Pékin ou à Pretoria, par exemple, je mesure l'importance des progrès réalisés sur le terrain. L'échange d'informations s'intensifie. Au cours des derniers mois, quelques États membres - et figurez-vous qu'il ne s'agissait pas seulement de ceux qui sont criblés de dettes! - ont demandé si les délégations de l'UE pouvaient les représenter dans certaines capitales. Un sujet tel que le regroupement des ambassades peut paraître prosaïque, mais il est révélateur de quelque chose de fondamental: il existe une confiance mutuelle et cette confiance s'accroît de jour en jour.

Le moment est venu de mettre à profit cette confiance. Pour les 27 États membres, la politique étrangère européenne constitue une réalité quotidienne. Si grave soit-elle, la crise économique et financière ne saurait enrayer ce processus. Pourtant, il faut absolument que nous parvenions à la surmonter, pour bien d'autres raisons.

Il est indispensable de rétablir la stabilité de la zone euro pour que nous puissions peser de tout notre poids sur la scène mondiale. Je suis convaincu que, pour y parvenir, nous devons également renforcer notre croissance économique de manière structurelle. Même s'il est tout à fait normal que des économies "mûres" croissent plus lentement que des économies émergentes, une croissance potentielle de 1,5% est vraiment trop faible. Nous devons donc mettre l'accent sur la croissance autant que sur la stabilité.

Le monde a les yeux rivés sur nous. Les efforts que nous déployons pour surmonter la crise sont devenus un sujet important dans nos relations avec nos partenaires internationaux. Expliquer ce que nous faisons, les contraintes politiques auxquelles nous sommes soumis, rassurer nos partenaires sur notre capacité à continuer à aller de l'avant, telles sont en ce moment quelques-unes de nos principales priorités en matière de politique étrangère.

Il s'agit également d'expliquer que la zone euro n'est pas la seule région à devoir corriger ses "déséquilibres internes". D'autres doivent le faire également; quant aux États-Unis et à la Chine ils sont en outre confrontés à d'importants "déséquilibres externes". Il sera essentiel de maintenir avec nos partenaires internationaux des relations fortes et une confiance mutuelle si l'on veut redresser nos économies. Dans une période comme celle que nous traversons, une diplomatie forte n'est pas un luxe dont nous pourrions être tentés de nous passer, mais une nécessité absolue. Pour chacun des États membres.

Depuis les années 50, les États membres n'ont cessé d'intensifier leur coopération, à la fois par idéal et par pure nécessité. Aujourd'hui, à nouveau, la pression des événements est considérable, sur le plan financier, au niveau mondial.

On dit souvent que, quand on regarde depuis l'intérieur de l'UE, on voit des pays européens, des petits et des grands, mais que, quand on regarde depuis Washington ou Pékin, on ne voit en fait que des petits pays. Le trait est sans doute forcé, mais il y a dans cette vision des choses un élément de vérité que nous répugnons tous peu ou prou à admettre. Mais, après tout, nous vivons ensemble sur ce continent et nous partageons les mêmes problèmes. Et j'ajouterai: le même destin.

Ensemble, nous pouvons peser sensiblement sur le cours des choses et contribuer à l'avènement d'un monde plus prospère et plus libre. Sur une scène internationale où il y a aujourd'hui de plus en plus d'acteurs, tel est le rôle que l'Europe doit continuer à jouer.

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